Situation

La jeunesse prise en otage : on a retrouvé les coupables

C’est bien connu : la société est pleine de kidnappeurs, en particulier dans les services publics et dans les mouvements de lutte. Dans les médias, les « faits divers » de ce genre s’accumulent : les cheminots font grève, prise d’otage ! Les soignants se mettent en arrêt de travail, prise d’otage ! Des militants écologistes prennent des portraits de Macron, bloquent la Défense : prise d’otage, vol, terrorisme !

Dernièrement, ce sont les jeunes qui ont fait les frais de ces exactions, lors de la retenue des copies de bac par des enseignants-kidnappeurs. Malheureusement, les commanditaires de ces récurrentes prises d’otage sont rarement retrouvés. Un lecteur nous a envoyé les résultats de son travail d’enquête.

Alors que dans le langage courant, une prise d’otages désigne la détention forcée et violente d’individus, de nombreuses personnes ont été choquées d’entendre Emmanuel Macron (comme avant lui le triste animateur télé Christophe Barbier) employer ce terme pour discréditer les professeurs en lutte contre la réforme du bac : « Je respecte la liberté d’opinion, la liberté syndicale, mais à la fin des fins, on ne peut pas prendre nos enfants et leurs familles en otage ».

Les grévistes avaient en effet refusé de faire remonter des notes de copies du Bac afin de s’opposer à la suppression de l’anonymat et du caractère national de ce diplôme, une réforme venant encore renforcer la sélection scolaire. Mais c’était sans compter sur les start-upers du langage qui veillent au grain pour vider régulièrement les mots de leur substance, assurant ainsi la paix sociale par un brouhaha dénué de sens…

Quand les communicants crachent sur les morts

« Prise d’otages » : non pas un abus, mais bien un nouveau jeu de mot orwellien pour le champion du novlangue. Un affront dont l’utilisation n’aura pas manqué de heurter la sensibilité des victimes de prises d’otages passées, comme le rappelait l’enseignant rescapé du Bataclan Cédric Maurin, sur Twitter : « Je suis un des rescapés de l’attentat du Bataclan et j’ai été parmi les profs grévistes qui ont retenu notes et copies. Votre emploi de l’élément de langage « prise d’otages » pour cette grève me scandalise et me blesse. […] Non seulement vous associez les fonctionnaires de l’Éducation nationale à des terroristes mais en plus vous insultez les victimes. »

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’est dénoncée cette manipulation linguistique souvent opérée par les communicants du système capitaliste, puisque déjà l’année dernière Bruno Poncet, syndicaliste également survivant du Bataclan avait dû corriger un bourgeois journaliste qui cherchait à faire passer les cheminots grévistes pour des preneurs d’otages : « N’employez jamais le mot de preneur d’otages. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi, j’ai été pris en otage pendant une heure et demie, je peux vous garantir que ça n’a rien à voir avec être bondé dans une voiture de voyageurs quand il y a une grève. »

Une métaphore à développer d’avantage

Tandis que, comme à leur habitude, les chiens de garde médiatiques et politiques se déchaînent contre tout ce qui voudrait remettre en cause la frénésie libérale ambiante (de la sélection dans les études à la privatisation des chemins de fer), il est bon de se demander si leur usage du terme « prise d’otages » ne cache pas une manipulation encore plus grossière…

Ainsi celui qui accuse un gréviste d’empêcher un travailleur de prendre le train (pour aller se faire exploiter?), ou de priver un jeune du fruit de ses longues années d’études (de formatage?), se pose-t-il vraiment la question de pourquoi le travailleur et le jeune peuvent-ils être « pris en otages » de la sorte par un simple empêchement matériel ? Est-ce réellement leur désir propre qui les pousse chaque jour à retourner au même lieu pour y mener la même routine machinisée ? Ou n’est-ce pas plutôt l’organisation coercitive du système qui menace de sanctions (légales ou économiques) le travailleur qui déserterait et le jeune qui ne sacrifierait pas sa jeunesse dans une salle obscure ? Ainsi puisque certains aiment à parler de « prise d’otages », ne faudrait-il pas avant tout se demander si la première des prises d’otages n’est pas le système capitaliste lui-même ?

Le capitalisme comme prise d’otages systémique

Certains parallèles peuvent ainsi aisément être tissés entre le fonctionnement de l’État capitaliste moderne et celui d’une prise d’otages, comme l’illustre bien le cas français. D’abord, une minorité de preneurs d’otages composée de chefs (un président, un gouvernement et des députés, le tout bien mal élu quand l’on sait que 8 français sur 10 n’ont pas voté pour E. Macron au second tour) et de brutes armées (une police qui s’applique à faire respecter à tout prix les ordres-lois des chefs, allant même jusqu’à mutiler ou tuer s’il le faut).

On pourrait d’ailleurs aussi chercher les commanditaires de cette prise d’otages, et pour cela un bon indice pourrait être l’enquête d’Oxfam affirmant que les 1 % les plus riches ont empoché 82 % des richesses créées en 2017 ou encore que l’évasion fiscale française atteint maintenant 100 milliards d’euros par an selon un dernier rapport : manifestement les ultra riches sont miraculeusement épargnés par les preneurs d’otages… Ensuite, les otages, immobiles et terrifiés dans l’attente de leur sort ; et si les exemples de l’écolier et du travailleur ne vous suffisent pas ici, cherchez autour de vous ces gens qui aiment vraiment leur activité quotidienne, qui la font par passion et non pas par obligation (y compris pécuniaire) : on peut raisonnablement douter du fait que vous en trouviez beaucoup – le reste semble donc bien prisonnier d’une force mystérieuse.

Enfin, après les otages, citons les victimes directes, déjà brisées ou mortes, de cette prise d’otages systémique, car là aussi les exemples ne manquent pas, entre les Gilets Jaunes criminalisés, réprimés et mutilés – comme les habitants des quartiers avant eux ; les personnes mortes à la rue, mortes au travail, mortes de la pollution généralisée ; les réfugiés morts car abandonnés dans la Méditerranée ; les malades ou blessés décédés faute de soins (parfois même en salle d’attente) ; les enfances gâchées par l’obligation des parents de travailler ; les dépressions de plus en plus nombreuses, le récent développement de l’éco-anxiété chez les jeunes ; et les jeunes justement, écrasés par le poids d’un système qu’ils n’ont jamais demandé, captifs face aux terribles enjeux climatiques et écologiques.

Ainsi, puisque sur les plateaux télé les vieux esprits tentent encore et toujours de faire passer pour preneurs d’otages ceux qui -au contraire- ont le courage de se dresser contre la prise d’otages généralisée, parlons davantage des jeunes… Admirons cette nouvelle génération qui gagnera bientôt elle aussi son titre de « preneurs d’otages » car elle défile et déserte les écoles depuis près d’un an maintenant, et de plus en plus aux côtés des Gilets Jaunes. Soutenons ces jeunes qui devinent peu à peu qu’ils n’ont plus aucune chance d’échapper à l’apocalypse, à moins de renverser la table où les puissants s’abreuvent jour après jour du sang d’un monde vivant pris en otage.

Et tandis que les marches et les supplications diminuent, ce sont les blocages et les actions directes qui arrivent, car avec l’échec vient la lucidité sur la nécessaire confrontation face aux véritables preneurs d’otages, aux preneurs du monde. Alors à ceux-là, la jeunesse peut dire que le temps des tours de passe-passe linguistiques sera bientôt révolu, et qu’il faudra assumer la casse dont ils sont responsables. Car, n’en déplaise à M. Macron, aujourd’hui le preneur d’otages ce n’est pas celui qui refuse une copie, une note ou un diplôme, aujourd’hui le preneur d’otages c’est celui qui refuse un avenir à notre jeunesse toute entière.

Louis PAUL

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NB : Cette nouvelle comparaison peut elle aussi sembler indécente. Il est effectivement abrupt de comparer la situation d’un peuple tout entier à celle de ceux qui ont pu voir en une soirée leurs vies défiler sous leurs yeux au Bataclan, et qui ont vu des gens mourir à côté d’eux. Mais si le rythme et l’intensité change, force est de reconnaître que nous aussi nous voyons chaque jour des gens mourir sous nos yeux : des proches être victimes de maladies liées à la pollution ou aux pesticides, des SDF disparaître des rues après les nuits trop froides, des réfugiés sombrer par bateaux entiers dans les abîmes des journaux télé, et, pour ne pas pleurer que les humains, nous croisons même régulièrement sur la route des camions pleins d’êtres qui nous fixent de leurs yeux suppliant tandis qu’on les mène à l’abattoir.

Plus encore, nous aussi, habitants des quartiers, Gilets Jaunes, militants écologistes, grévistes, nous avons connu la violence d’une police terroriste qui frappe, gaze, humilie, mutile. Nous avons vu des gens, hommes et femmes généreux, perdre un œil ou une main juste a côté de nous. « A côté de nous » physiquement, ou sinon simplement parce que nos grands cœurs nous font les frères et sœurs de tous ceux qui luttent pour leur survie, pour la survie collective face à la gigantesque prise d’otage que le capitalisme effectue aujourd’hui sur le vivant tout entier. Ainsi, quand des terroristes religieux prennent des gens en otage, il le font pour une croyance, au nom d’un Dieu qu’ils vénèrent. Les puissants du système capitaliste font exactement la même chose, au nom du Dieu Argent, parce que nos vies comptent si peu à leurs yeux qu’ils sont prêts à tous nous sacrifier sur l’hôtel de leur profit.

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