Culture impopulaire

Saboter le travail

Un extrait de la revue Le Sabot, n°4

Vendue à prix libre sur des couvertures de survie ou dans les recoins louches de moites soirées parisiennes, Le Sabot est une fabuleuse revue littéraire. Bien sûr ! la littérature est morte, et les revues littéraires ne sont plus lues que par des papys. Mais nos saboteurs sont au courant, et d’ailleurs, ils cultivent joyeusement l’impureté artistique, en associant systématiquement leurs textes à d’éloquentes réalisations graphiques. Ce que nos amis ont certainement de littéraire, c’est leur attention au langage, et tout le monde sait que le langage ne s’arrête pas aux mots mais traverse aussi les images, qui peuvent être tout aussi « parlantes ». Leur démarche est à la fois délicieusement anachronique, et terriblement actuelle : à l’aliénation du langage, ils répondent guérilla littéraire !

Car il se trouve que notre langage est sans cesse saboté par le monde dans lequel nous vivons : les réactionnaires diront que le vocabulaire s’appauvrit, déploreront la misère démocratique des sections commentaire youtube, et pleurnicheront sur les lambeaux de la culture nationale. Nous préférons dire que le langage est le lieu d’une guerre. Quotidiennement, nous croulons sous des bombardements d’informations tronquées ; nous nous noyons dans des bulles numériques ; les médias assènent la vérité à coup de fact-checking ; les sciences mutilent nos vies en les réduisant à la causalité, physique, sociale ou économique ; les experts et les pédagogues de tous bords prononcent leur dernière sommation avant la fin du monde.

Dans cette guerre, Le Sabot agit avec les faibles moyens de la résistance : texte argumentatif, illustration, poème, nouvelles, mèmes, recettes de cuisine, bandes dessinées. Numéro après numéro, les grosses machines lexicales de notre temps (la Certitude, le Confort, le Sexe…) sont kidnappées et sabotées par une batterie d’auteurs et de dessinateurs. Le prochain numéro s’attaquera au Travail. Il nous a paru opportun, après la publication d’un article sur les problèmes de santé au travail, et d’un autre sur les techniques de management, de publier également l’édito de ce prochain numéro du Sabot, qui appelle tout bonnement à saboter le travail.

On le sait, ne nous voilons pas la trogne : le sabot est passé de mode. Qui chausserait encore ce bout de bois quand des tissus délicats viennent de contrées lointaines pour nous enrober les voûtes plantaires ? Mais il faut bien en faire quelque chose, de ce sabot coincé en fond de gorge. Car voilà l’objet qui, aux origines du sabotage, permettait l’arrêt du travail – et sans doute est-il encore nécessaire de bloquer certains de ses rouages. L’effort de cette écriture serait donc de le cracher pour en tester l’aérodynamisme vers ces figures qu’entarter ne suffit plus. Même à travers la crème, des voix nous submergent d’échos célébrant le travail comme une des valeurs fondatrices de cette grande et supérieure civilisation occidentale à laquelle contrevenir serait être barbare. Ça arrange tout le monde d’oublier l’histoire, sa hache, et le dégoût qu’a inspiré le travail du journalier parmi ses organisateurs : aristocrates, rentiers, grandes bourgeoisies. Certes, on l’a teinté d’un certain romantisme, car ne faut-il pas le rendre obsessionnel chez ceux qui permettent les enrichissements ? Il n’y a pas de petits métiers, entend-on depuis des fauteuils confortables, chez ceux qui croient aux choix de carrières comme à des évidences. Alors disons-le, sabotons ce travail.

La tradition n’est pas nouvelle. Toute prise de conscience appelle au sabotage, et rien n’est plus angoissant pour le chef-de-service qu’un travailleur sabotant sa position au moyen d’une des techniques les plus répandues : la paresse – à salaire moindre, travail moindre. Ou pire encore : la grève. Mais rassurons-nous, des solutions viennent régler ces dysfonctionnements. Le robot est là pour sauver l’humanité de ses maladresses. Aussi, il n’est pas rare d’observer avec nostalgie l’époque glorieuse des usines Ford, les bucoliques champs maoïstes, ou la rigueur des administrations soviétiques – un ordre moral fantastique. Aujourd’hui, cette époque est tristement révolue, désuète ! Cachez cet ouvrier que je ne saurais voir ! Le col bleu est indécent, il n’est devenu acceptable qu’une fois affublé d’un logo évoquant habituellement le luxe des défilés. Mais encore aujourd’hui, le travail est confondu avec l’accomplissement de soi, et les communicants trouvent d’étonnantes traductions modernisées d’arbeit macht frei. Il suffit dès lors d’en dévoiler les fléaux pour qu’ils nous renvoient dans le passé ou à l’étranger. Car les usines et les champs existent toujours et nous en sommes encore les premiers à en bénéficier. Souvenez-vous, nous les avons délocalisés, et plus vicieux encore : nous avons délocalisé le mot même – travail. Dans nos contrées, où donc est passé le charme étymologique du tripalium ? Cette torture à trois pieux permettant d’immobiliser dans la douleur quelque esclave mécontent ? Des milliers de kilomètres nous séparent désormais d’un réel qui ne se traduit plus pour nous qu’en pouvoir d’achat augmenté. Anecdotique. Qu’ils sont lointains les filets anti-suicide de la Manufacture Populaire de Chine ou les enfants bolloréens des plantations africaines !

C’est annoncé de tout côté : il n’existe plus ce travail qui fait suer le front. Il est immatériel, volatile, esprit saint ! Voilà pourquoi il faut le réformer. L’air climatisé est dans les places, et les champs sont désertés, gérés par de merveilleuses chimies. Or il ne faut pas beaucoup d’expérience salariale pour comprendre combien on nous berne quand on déguise les tâches à accomplir en activités allégées en matière grasse – elles sont saines, ludiques, novatrices, enrobées de petites attentions pour mieux anesthésier nos élans et fertiliser les inutiles. Le paternalisme du XIXème siècle s’est cyniquement raffiné. Il dissimule tout autant les origines des mots : labeur et labor, c’est d’un côté la peine, le malheur ; de l’autre, les lèvres en prières, l’honneur d’un savoir-faire. Mais le travail, c’est toujours la torture. Et l’homme sait de quoi il parle quand il affirme combien ça peut être beau, un supplice… Il y aura toujours une joie après l’épuisement du bien fait. Certaines blessures font orfèvres. On ne peut nier les possibilités d’être qui se dégagent d’un effort. Une des clés semble poindre dans l’apprentissage. Apprendre et transmettre – deux actions qui ne connaissent pas l’âge de retraite et enrobent les persévérances. Là où l’ennui et la mécanique n’ont plus de prises, où nulle hiérarchie n’intervient pour organiser la surveillance, et où les gardiens sont au désespoir. Des espaces s’ouvrent pour accueillir nos fatigues et la satisfaction d’un sommeil mérité.

Malheureusement dans nos contes modernes, il est dit que de nombreux cadres hantent les donjons sadomasochistes pour goûter du fouet qu’ils font subir sur des psychologies à mater. À l’inverse, des artistes merveilleux, présents dans tous les domaines, fascinent pour avoir pris à bras-le-corps cette torture du travail, jusque dans leurs chairs, et le sentiment d’imposture devant la facilité n’est pas à prendre à la légère. La torture doit donc s’imposer pour justifier le travail. Et nous la connaissons tous, dès que nous pensons le réel. Dès que l’on observe la nature – dans l’instinct des fourmilières, la cruauté des saisons, la beauté des carnassiers. Alors soit on l’assume, pour l’embrasser ou la combattre ; soit on la dissimule, et voilà la médiocrité qui s’installe comme une lente tumeur molle. Elle fera toujours la santé des uns, et le cancer des autres. Elle est bien là, emplissant le langage, et pourtant, elle est moins visible. On se targue de moins faire souffrir nos muscles, ou de mettre les dépressions sous contrôle – plus d’un quart de la population sous anxiolytiques, grande performance ! Effacer les tortures de n’importe quel travail est devenu l’activité favorite des maquilleurs en eaux troubles. Ils ont bien vu que la noblesse d’une activité s’impose lorsqu’elle est créatrice, lorsqu’elle excite la conscience de son utilité fondamentale. On pense aux boulangeries, aux ébénisteries, aux fermes, aux hôpitaux, aux poètes, à ce qu’il nous faut pour vivre sans s’habituer à passer notre temps libre au repos. Alors ils peignent l’échafaud en rose, le bourreau a son plus beau sourire, il aspire nos imaginations à la paille, et passons à la caisse. Car quand on parle de travail aujourd’hui, on parle Argent. Et qui parle Argent, parle de cette divinité à laquelle une pudeur bien contemporaine refuse l’appellation de Dieu. La transgresser, se détourner du Veau d’or, c’est être immoral, renégat, hérétique. Un athée au cœur du Moyen-âge. Et les curés chantent : Vive les martyrs ! Ils font de bons engrais.

Ne nous fâchons donc pas avec ces petites banalités. Parce qu’il avait été son meilleur ennemi, le sabotage est devenu l’action favorite du capitalisme. Il étouffe la moindre subversion, et surtout, la moindre parole. Il parvient à la faire sienne. Il contamine. Son seul défaut est d’être dans l’artificiel, la myopie, le court-terme – après quelque temps, le papier peint s’effrite et nous couvre de poussière. Qui cela peut-il déranger ? Une petite excuse confondue avec un petit chèque après avoir déversé des pétroles sur nos plages, des licenciements dans nos villes, des liposuccions d’identités sur nos réseaux sociaux, et voilà l’affaire réglée. Les bunkers sont prêts dans la Silicon Valley quand l’Apocalypse chérie des écologistes nous atteindra. En attendant, ils font des ronds de jambe, encouragent aux emplois absurdes pour pouvoir se donner l’impression d’une fausse efficacité. Ils n’admettront jamais que leur admiration ne se porte pas sur la somme de travail réalisée, mais devant la somme d’argent accumulé – et cette exaltation se décuple si tout est réalisé sans effort. Le pauvre a beau passer sa vie à trimer, on le méprisera toujours. La divinité l’a puni au berceau.

Grattons un instant ces boulots qui boulottent autour de nous. Qu’ils sont beaux nos semblables, lorsque les lendemains se nourrissent de leurs désillusions, et le xanax chante au réveil. Le quotidien est inondé, et c’est notre temps libre, nos loisirs, nos familles que l’on immole à toute une organisation économique. Devenez votre propre patron. Ne vous soutenez pas ensemble. Divisez-vous. Que vos individualismes imprègnent chaque parcelle de votre vie. On nous présente des modèles qui le font très bien : ils ont tout sacrifié pour réussir dans la vie. Ça paye. Le carriérisme n’est qu’une soumission entretenue par l’espoir de soumettre à son tour. Il y en a tant de ces métiers où l’on se compromet à force de compromis. Car le travail tel qu’il est encouragé nie le désintéressement, le lien vers l’autre. Soyez inutile, faux, tricheur, qu’importe, tant que vous faites de l’argent. Tout autour de nous : on supprime les emplois des plus pauvres, et certains privilégiés abandonnent leurs moules pour se sentir utiles. Il y a malaise. On ne s’étonne plus de voir vos enfants renier leur éducation et cultiver de naïfs idéaux, quitte à manger de la terre.

Si vous voulez réellement mettre fin au travail qui nous dévoie, affirmez vos sabotages. Sabotez le travail ! Les réformes sont affaires de vacanciers.

Tous les moyens sont bons pour saboter notre rapport aux valeurs établies par le travail : la lecture, l’enseignement, la discussion, la création, mais aussi la fête, le carnaval, la séduction, la sexualité, l’ivresse, la destruction… Il faut nous réapproprier nos corps et assumer leurs dépassements. Parvenir à jeter un regard indifférent aux cordes qui les liaient. Nous sortir de notre passivité. L’expérience de la haine du travail est quotidienne mais étouffée. Pourtant, elle nous lie mieux que tout autre sentiment.

Antoine Jobard

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