Culture impopulaire

Noël en gilet, Pâques à l’Élysée

À quoi rêvent les gilets jaunes pour Noël ? À un petit RIC, à une augmentation du SMIC de 100 euros ? À une évacuation de rond-point ou à une flopée de grenades lacrymogènes ? Non, rien de tout ça : ils rêvent surtout à la destitution d’Emmanuel Macron.

Le pari du pouvoir était clair : s’il tenait jusqu’à Noël, le soulèvement s’essoufflerait de lui-même. On préférerait tant, à Matignon, que les gens fassent leur fête en famille plutôt que de faire la fête aux gouvernants. Il semble pourtant que de séditieux gilets au sens logique autrement développé se soient pris d’une idée différente : car de quoi le jaune était-il le mouvement ? De la fête et de la vie. Et de quoi avons-nous besoin pour la fin d’année ? De magie et de joie. Cela coule donc de source : Noël sera jaune ou ne sera pas.

Un ami de Grozeille nous envoie un de leurs tracts débusqué, comme vous pourrez le lire, dans de rocambolesques circonstances.

Jeudi 13 décembre dernier, sur les coups de 19 heures, tandis que je me livrais à ma promenade quotidienne, je remarquai quelques personnes qui s’étaient assemblées non loin de l’église de Saint-Germain des Prés. Dans leurs affaires, si on les avait fouillées, qu’aurait-on trouvé ? Des gilets jaunes, des bombes de peinture, des masques, des feutres ou des tracts, autre chose encore, je ne sais. Quoi qu’il en soit, j’ai pensé à des articles de ce genre… Ce qui est certain, en revanche, c’est que nos quidams n’étaient pas démunis de gants, de bonnets et de lourdes écharpes, car jeudi 13 était jour de grand froid.

Ils attendirent vingt minutes sur les pavés au bord de la terrasse des Deux Magots, et ne furent remarqués de personne d’autre, pour ainsi dire, tant les passants pressaient le pas pour regagner qui son chez soi cossu, qui une terrasse en vue, qui la bouche de métro voisine. À peine, peut-être, un vendeur de journaux se laissa-t-il intriguer par la fantomatique figure de ces inconnus montant la garde à côté de la statue géante et multicolore d’un ours en peluche, dérisoire sentinelle d’une boutique de luxe à la devanture masquée par de grandes planches en bois contreplaqué.

Moi, je m’étais embusqué, au milieu du marché de Noël. J’avais commandé un vin chaud et je le sirotais dans le confort de mon anonymat. Je devais en être à la moitié de ma boisson quand deux nouveaux individus firent leur apparition. L’attroupement était désormais riche d’une petite dizaine d’éléments. Je dis petite, car, dans la pénombre et vu ce qui se passa ensuite, je n’eus pas le loisir de les compter précisément. Ce que je pus remarquer, en revanche : on échangea quelques paroles, décrivit une trajectoire fortement hiératique, s’attira les klaxonnes d’un ou deux VTC , et disparut dans les ténèbres en se mêlant aux flux du boulevard.

Qu’advint-il de nos protagonistes ? Je ne saurais le dire. Il se passe tant de choses étranges, ces temps-ci ! Une insurrection apporte son lot d’embrasements et de petits riens, d’improvisations géniales et de rendez-vous manqués, qui ne se révèlent qu’aux yeux à la fois curieux et détaché de celui qui, tel Emmanuel Kant, s’adonne à sa promenade philosophique chaque fin de journée, si j’ose m’exprimer ainsi.

Tout ce que je peux dire, c’est qu’un peu plus tard, en remontant la rue Monsieur le Prince, je découvris, sur le trottoir mouillé, un drôle de papier délavé. Il s’agissait d’un texte que je ne tarderai pas à reproduire, pour peu que l’on me permette de confesser d’abord qu’une fois arrivé à la maison, en y repensant, je ne pus m’empêcher de rire. Il y avait là quelque chose de tendre et de clandestin, d’innocent et de menaçant dont l’incertitude me plaisait, tout en me décevant un peu. J’avais l’intime conviction que la scène à laquelle je venais d’assister me mènerait un jour à une conspiration.

Quand je me fus calmé, je m’approchai de l’ardoise clouée au mur de ma chambre de bonne. Je pris une craie et, à côté d’autres phrases dont je soigne toujours le style formulaire, traçai les caractères suivants : « #RienN’aEuLieuQueLeLieu », « #MallarméPourL’Insurrection. » Ensuite, j’ai pris un aimant, et affiché le texte que désormais, tel un sphinx, je fixe, attendant qu’il me susurre l’heure et le lieu du prochain rendez-vous :

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