Situation

« Maman, savais-tu qu’en Espagne un viol sans meurtre n’est pas un viol ? »

26 avril 2018, après le procès de la Manada

Hier [26 avril 2018] se clôturait en Espagne le procès de 5 hommes ayant commis un viol sur une adolescente lors des fêtes de Pampelune. Le groupe des 5, se surnommant lui-même sinistrement la manada (la meute), n’a été condamné que pour « abus sexuel prolongé ». Les agresseurs échappent ainsi à la condamnation pour viol bien plus sévère dans le droit espagnol, cela malgré la violence reconnue du crime.

Le procès lui-même a fait l’objet de vives critiques : pour beaucoup, le tribunal s’est vainement évertué à examiner ce qui relevait du comportement de la victime après l’agression au lieu de se concentrer sur les gestes des violeurs. En cela, le « procès de la manada » serait bien symptomatique des nombreux problèmes qui émaillent l’appréhension judiciaire des crimes sexuels (rappelons par exemple qu’en France, aujourd’hui, 60 à 80 % des affaires de viol poursuivies ne sont pas examinées par les cours d’assises, où sont jugés les crimes, mais par les tribunaux correctionnels et sont donc seulement jugées comme des délits1). La sécheresse de la justice ayant été hier poussée à incandescence, le verdict a provoqué des manifestations énormes dans tout le pays.

Une lectrice espagnole nous envoie son témoignage, témoignant de l’accablement et de la vive colère partagés par beaucoup mais aussi de la force qui parcouraient les femmes descendues dans la rue, se soulevant contre la froideur de la justice après l’annonce du jugement.

Maman, je sais pas si tu as suivi les nouvelles venant d’Espagne pour la journée d’hier. Le 26 avril 2018. J’ai passé toute la journée à me demander comment te la raconter. J’étais furieuse, maman, en colère, le matin. En 2016 une jeune femme de 18 ans à été violée. C’était à Pampelune, pendant les Saints Fermins [fêtes célèbres qui rassemblent des millions de personnes durant neuf jours]. Elle était un peu bourrée. Cinq hommes, de dix ans de plus qu’elle, dont un guardia civil [force de police espagnole à statut militaire, équivalent de la gendarmerie française], sont arrivés et l’ont faite rentrer dans un hall d’immeuble. Là ils l’ont violée collectivement. Ils l’ont pénétrée vaginalement, oralement et analement. Sans son consentement. Ils ont filmé l’affaire puis sont partis avec son téléphone. Ils l’ont laissée dans le hall, nue. Maman, rien que d’y penser j’ai envie de pleurer encore. De pleurer de rage, de dégoût, de peur.

Je ne vais pas revenir sur l’affaire mais elle a porté plainte. Pendant tout le procès qui a duré deux ans on lui a reproché d’avoir « repris sa vie », d’avoir posté sur Facebook des photos d’elle en vacances, avec ses copines, avec le sourire. Tu te rends compte ? Si on est violée, on nous prend aussi notre droit de prétendre à essayer de tenter d’être heureuse. Si je t’écris aujourd’hui maman, c’est qu’hier le verdict du procès apparaissait. À 13h.

À 13h j’étais chez mamie, scotchée à la télé. Vers 13h10 : ils sont accusés d’ « abus sexuel prolongé » parce que cette jeune femme n’a pas été « victime de violences et d’intimidation » (comme si la situation initiale et en soi n’était ni violente ni intimidante), donc elle n’a pas été violée. Elle n’était pas blessée parce qu’elle ne s’était pas opposée directement, donc elle n’a pas été violée. Elle n’est pas morte comme Diana Quer donc elle n’a pas été violée. Maman, savais-tu qu’en Espagne il faut mourir, il faut mourir maman, mourir, pour être violée ? José Ángel Prenda Martínez, Angel Boza Florido, Antonio Manuel Guerrero Escudero, Alfonso Jesus Cabezuelo Entrena, et Jesus Escudero Domínguez ont déjà fait deux ans de prison. Dans deux ans, allez, trois ans, ils seront dehors. Cette femme pourra les recroiser avant d’avoir ses 25 ans, dans la rue, en boite. Ils pourront recommencer. Pourquoi s’en priver ? Peut-être que la peine est si ridicule que ça en vaut le coup.

Les 5 accusés

J’ai pleuré toute la matinée. En réfléchissant quand même. J’ai pleuré de rage parce que plus je réfléchissais, plus je m’énervais. Ne me dis pas de me calmer, surtout pas. Tu sais ce qui m’énerve ? Ça m’énerve que le système juridique espagnol n’en soit pas un. Je ne vois la justice nulle part. Sais-tu maman que pour un faux coup de poing porté à un guardia civil par un jeune homme, les procureurs l’accusent de terrorisme ? Ils demandent à ce qu’il passe 62 ans en prison. Ici ils en ont demandé 22, les agresseurs ont été condamnés à 9. Mais ce n’est pas non plus ça la question.

Ce n’est pas ce qui m’énerve le plus. Ça m’énerve que des crimes perpétrés à l’égard des femmes restent impunis parce que perpétrés à l’égard des femmes. Maman, ils veulent nous tuer. Si ce n’est pas par la force, ils le font par la honte, par l’épuisement. Ils le font comme le juge Ricardo Gonzalez qui a voté pour l’absolution de « la manada« . Par la peur aussi. La peur qui maintenant se dédouble. J’ai grandi avec la peur d’être violée, maintenant j’ai encore plus peur parce que cette sentence pose un précédent d’impunité : si cette femme n’est pas considérée comme victime de viol, qui peut prétendre l’être sauf celles qui meurent parce qu’elles se défendent ? Maintenant j’ai encore plus peur. J’ai peur maman, la justice n’est pas là pour nous.

Et alors que je pleure, encore une fois, de rage, je repense à la manif du soir. Je repense à ce rassemblement devant le Ministère de la Justice. Comment, quelques rues avant, on entendait le bruit des femmes en colère. Comment, en débouchant sur la rue du ministère, on a vu une foule, une marée de gens à n’en plus finir. À gauche, à droite, partout. Partout des femmes en colère, des femmes solidaires, des femmes qui se tendaient et se tenaient la main, qui criaient, à plusieurs voix, les mêmes refrains « sí te creo » (moi je te crois), « en este ministerio no hay justicia » (pas de justice dans ce ministère), « estoy hasta el culo de tanto machirulo » (j’en ai ras le cul de tous ces machistes), « no es abuso, es violación » (ce n’est pas un abus, c’est un viol)…

Et quand les cris de « À Gran Vía » (La Gran Via est une des artères principales du centre de Madrid) ont explosé, on est toustes parti.e.s, ensemble, en gueulant en manif sauvage. Une manif sauvage plus grande que n’importe quelle manif de cette année à Paris. Maman, tu t’en rends compte ? Dans le métro au retour je pleurais, mais d’espoir cette fois-ci. Parce que maman, j’ai l’impression qu’on a bien compris que nous pouvons nous organiser sans eux, nous défendre sans eux, nous aimer sans eux. Mais ils n’ont pas encore compris qu’ils ne peuvent pas le faire sans nous.

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