Tout le monde...

Tout le monde déteste la précarité

Être précaire, c’est d’abord la situation de toute personne dont l’emploi est instable, bassement rémunéré, suspendu aux fluctuations capricieuses des marchés économiques. Mais nous dirions que c’est aussi beaucoup plus que ça. La précarité est un style de vie qu’on prétend nous imposer : la vie périlleuse. N’importe quel manuel de développement personnel fredonne aujourd’hui le mielleux chant de l’adaptabilité permanente. Ne pas se dévaloriser, résister au stress, reprendre confiance en soi. Aimer la prise de risque, ne pas craindre le changement, être toujours mobile et mobilisable. Se traiter soi-même comme une ressource à mettre en valeur, car nous ne sommes jamais garanti de notre stabilité. La précarité est bien sûr économique, mais elle est aussi existentielle et relationnelle. Derrière bien des angoisses et des paranoïas de notre temps, c’est la précarité qui se cache.

Le pragmatiste peut s’étonner : pourquoi les foules qui croupissent dans les banlieues abandonnées de tous ne se soulèvent-elles pas ? Pourquoi toutes celles et ceux qui se retrouvent condamnés à des jobs pourris ne sont-ils pas engagés dans des luttes sociales alors même qu’on les ignore plus que jamais ? Pourquoi la solitude se répand à tel point qu’elle devient un problème de société quand bien même les espaces de rencontre sont censés se multiplier et les relations être de plus en plus libérées ?

A tous ces problèmes, il existe une réponse en un mot : la précarité. La précarité caractérise une situation proche de l’effondrement, hantée par le risque. Cela explique sa force  « inactivante » : qui n’a pas d’appuis solides ne peut pas agir. Et c’est la marque de notre société de toujours rendre les appuis, tant matériels que relationnels, incertains, pour les faire payer au prix d’une certaine soumission. Quand on ramène la précarité à un problème d’ordre économique que l’on peut régler (par la redistribution ou une abondance supplémentaire), on se condamne à ne pas voir qu’elle est déjà présente avant toute détermination de richesses, et dans bien d’autres domaines que celui de la simple survivabilité matérielle.

Cet article s’appuie sur des discussions, souvent prolongées, avec pas mal de gens, en particulier avec 11 personnes directement reprises. Leurs témoignages sont ici repris de manière trop brève par rapport à ce qu’ils méritent, mais nous espérons qu’ils donneront à l’article une tonalité plus vivante. Les noms ont été changés, avec de très habiles jeux de références.

1. Toi le pauvre, sache qu’il y a toujours plus pauvre que toi. Fais attention

Le mode d’emploi pour être précaire sur le marché du travail aujourd’hui est relativement simple. En effet, il suffit qu’un employé cumule trois propriétés pour être en position extrêmement défavorable dans tout type de négociation : 1. Qu’il ait peu de ressources de base (son travail lui est donc nécessaire pour s’en sortir). 2. Qu’il soit peu attractif et/ou mobile sur le marché de l’emploi (il ne retrouvera donc pas facilement un travail). 3. Que son patron ait un moyen légal de se débarrasser de lui (CDD, licenciement pour raison économique…). Simone W. travaille dans le domaine du social. Elle m’explique sa situation :

« Au fond je ne suis pas complètement dans la merde. C’est juste que, dans le social, on n’est pas du tout rémunéré comme on le serait dans d’autres secteurs. L’Etat s’est rendu compte qu’il pouvait payer plein de tâcherons (plus souvent des tâcheronnes d’ailleurs) à pas cher pour faire un boulot pourtant difficile. Mais bon y’en a plein, et ils acceptent alors

Moi j’ai un Master, je peine à dépasser les 1600 euros par mois alors que j’ai plus de 50 ans. Alors je suis pas vraiment pauvre, j’ai même de quoi aider un peu mes enfants. Mais j’ai pas vraiment de réserve pour l’avenir ou « au cas où » non plus. Y’a quelques années, j’ai perdu mon emploi : il a fallu que je fasse 7 ans presque au SMIC juste parce que j’avais pas les moyens de chercher mieux. De toute façon c’est pas souvent qu’il y a mieux. »

On n’oubliera pas non plus que, malgré des protections juridiques encore existantes (un peu), ceux qui auraient le mauvais goût de protester un peu risquent aussi de passer à la trappe. Léon T. est syndicaliste dans une usine de production de voitures. Il insiste sur la situation qui se maintient toujours dans son entreprise et beaucoup d’autres :

« Dans les faits, c’est pas trop possible pour les patrons de virer quelqu’un sur le champ : ça les arrange pas parce qu’il faut le temps que les remplaçants comprennent la tâche, s’intègrent un minimum, tout ça, et puis c’est chiant pour eux sur le plan légal. Mais tu vas voir que s’ils ont un type qu’ils supportent pas (souvent des syndiqués), ils vont bien lui faire comprendre qu’ils peuvent le dégager comme ils veulent. Les bouseux, ça se remplace facilement ».

La précarité n’est pas tellement une affaire de développement économique au sein de la société puisqu’elle dépend aussi des attentes des individus sur le plan des ressources : certes perdre son travail n’est plus aujourd’hui synonyme de famine immédiate, mais cela entraîne par contre une modification radicale de la vie de tous les jours, des dépenses, des activités, et a fortiori de l’estime de soi. Or moins on en a, plus chacune de cette modification du quotidien est décisive. Frédéric N. a 41 ans, il n’a que le brevet et est souvent contraint à l’intérim :

« Vraiment l’intérim c’est pas terrible. On parle de flexibilité et trucs du genre des fois pour faire croire à des avantages, c’est complètement con. Au mieux ça te change un peu de temps en temps ; au pire on te refile en permanence des boulots pourris que tu peux pas refuser. Généralement j’ai quelques 1200-1300 euros à dépenser par mois. J’ai un gosse, ça coûte de l’argent quand même. Et j’ai pas envie de me retrouver sans les quelques trucs qui rendent la vie agréable : une bière de temps en temps, pouvoir faire quelques activités avec mon petit et puis quelques à-côtés pour se faire plaisir. Si jamais j’arrête de bosser, même pas très longtemps, je vais devoir me passer de quelque chose. Et ça c’est vraiment pas possible, ça rendrait la vie complètement vide. Et puis mon petit mérite bien que je lui assure un certain confort. Pour moi c’est ça la précarité : j’arrête jamais le boulot alors que je déteste ça, et surtout j’ai jamais de temps pour trouver mieux ou chercher à m’en sortir. »

L’effet le plus retors de la précarité, c’est que le scandale qu’est la perte de situation ne se traduit pas par un engagement révolté comme on pourrait s’y attendre, mais plutôt par une passivité renforcée. Quand on est dans la merde, il faut d’abord se sortir de la merde en faisant avec ce qu’on a et, ironie, ce qu’on a est souvent ce que le système propose immédiatement. D’où l’absence de mobilisation dans les banlieues mais aussi dans toutes les petites et grandes entreprises dans lesquelles il n’y a pas d’esprit de défense sociale. Gilles D. est un familier de certaines des cités du Nord de Marseille. Il m’explique rapidement :

« Tu sais le gros problème des banlieusards, c’est qu’ils ont presque pas de perspective en-dehors de leur merde quotidienne. C’est déjà triste en termes de planning de vie, mais ça l’est encore plus quand tu te rends compte que ça les dépolitise encore plus que les autres gens. Ils voient pas d’autres moyens possibles de s’en sortir que tout seuls, ou en petits groupes. Du coup ils essayent généralement de s’en sortir au mieux avec leurs propres problèmes à chacun, et ils se posent pas trop la question de renverser le bazar en général. C’est aussi qu’ils ont pas le choix : quand tu sais même pas si tu vas pouvoir t’acheter des fringues dans l’année, tu peux pas trop avoir le luxe de te mettre à la politique. Zéro stabilité = zéro engagement, voilà. »

2. Désolé, vous n’aurez jamais assez. En attendant, restez sages

Le truc vicieux quand on pense la précarité, c’est qu’on se dit souvent que c’est un problème de pauvres. Non par mépris mais justement par empathie : on n’ose pas trop se plaindre quand on sait que certains, même en France, galèrent encore à atteindre le niveau de vie d’un pauvre des années 1950. Néanmoins, et c’est là l’essentiel, la précarité est une propriété essentielle de notre système : elle touche presque tout le monde. Michel F. est un « petit cadre » dans une entreprise d’une ville moyenne. Il m’expose ses soucis :

« Je sais que je suis pas à plaindre, mais c’est toujours un peu compliqué. Dans ma famille, y’a toujours eu l’idée qu’il fallait avoir une réserve pour être tranquille. Il te faudrait une épargne aujourd’hui quoi. Le souci, c’est que pour nous ça va jamais vraiment. J’ai bien un petit rabe tout en faisant vivre ma famille, mais si demain moi ou ma femme perd son job ? On aura peut-être 2-3 ans pour retrouver quelque chose, mais c’est pas tant que ça aujourd’hui 2 ou 3 ans… Je te dis même pas en cas d’accident grave. Même avec la Sécu et tout, t’as plus les mêmes moyens qu’avant… Donc on est comme tout le monde : on espère vraiment qu’il ne nous arrivera rien de bien grave. Mais bon c’est dommage de devoir en être à prier. » 1

S’il y a précarité, c’est toujours par rapport à un équilibre des besoins. L’insécurité émerge au moment où nos habitudes, en particulier de consommation, sont menacées. Or il y a à peu près autant d’habitudes que de revenus, généralement parce que les revenus sont liés à un milieu, milieu qui diffuse lui-même des normes de consommation et d’épargne qui permettent la distinction entre ceux qui y appartiennent et ceux qui n’en sont pas. Rosa L. est étudiante dans une « grande école ». Elle me raconte :

« Dans ma famille, ils ont la hantise du statut. J’aurais pas fait une grande école, ils se seraient presque demandés comment je ferais pour survivre. Sans rire hein. Bon mes parents gagnent pas des sommes démentes non plus, mais ils ont un peu leur minimum à eux, qui est pas celui de tout le monde. S’ils ont pas tant de sous qui leur permet des vacances posées ici et là, d’acheter un beau costume/une belle robe, de la bonne bouffe et plein de trucs comme ça, ils se voient sombrer dans la pauvreté. Y’a même des fois où ils faisaient un petit stress parce qu’ils avaient pas épargné autant qu’ils voulaient dans le mois. Mes parents sont des éternels précaires : peu importe ce qu’ils gagnent, ils auront l’impression que c’est assez mais tout juste. Je pense qu’ils peuvent pas vivre sans cette horrible pression en fait. »

Les parents de Rosa ne sont pas des exceptions : ils sont probablement particulièrement tendus sur ce point, mais finalement presque tout le monde fait l’expérience d’être « short » sur le plan financier.

L’expérience que nous faisons tous de la précarité se dévoile particulièrement bien quand on demande ce qu’ils en pensent à ceux qui n’ont déjà plus, ou presque, de statut. Pierre B. est SDF depuis 4 ans et demi. Il n’est pas toujours très simple de discuter avec lui de trucs abstraits : il est souvent au moins un peu bourré. Mais quand même :

« Moi je sais pas, la précarité c’est un truc qu’on ressent tout le temps mais qu’on essaye d’effacer je crois. Tu sais, quand t’es sdf, t’as que dalle. Alors d’un côté on risque jamais de perdre grand-chose. Au pire on meurt et puis voilà, bon débarras. Mais bon, en même temps on n’est pas rien merde. Si je bois autant, et je pense que c’est pareil pour les autres, c’est que ça nous permet d’oublier qu’on est censés être quelque chose d’autre, quelque chose de plus. Quand je suis bourré, je suis libre ; quand je suis sobre je me rappelle que j’ai une charge à porter : moi.»

La précarité amène donc une situation curieuse et franchement dégueulasse. La doctrine économico-libéral  pose une double injonction : d’un côté on nous dit « tu es responsable de toi, et tu devrais pouvoir t’en sortir tout seul. A la limite de petites aides, mais la balle est dans ton camp de toute façon »; de l’autre on nous rappelle bien « tu ne t’en sortiras jamais en-dehors du système actuel. Fais donc ta part pour lui et il te rendra de quoi subsister, éventuellement avec de petits bonus ». La précarité touche donc tout le monde parce qu’elle pose une contrainte sur l’individu en lui posant ensuite la question « veux-tu survivre avec cette contrainte ou crever sans ? » Même le SDF ne peut pas sortir de la sphère économique telle qu’elle est préstructurée : le minimum de survie qu’il peut assurer, il doit l’avoir au travers de la bouffe des supermarchés alors qu’il s’en sortirait bien mieux s’il pouvait s’engager dans une alternative et faire, disons, sa propre agriculture.

On le devine, le fait d’avoir à se porter, se supporter soi-même, constitue une charge assez lourde, permanente et nécessaire pour pouvoir faire n’importe quoi d’autre. Si les plus pauvres ne se révoltent pas, on voit encore moins pourquoi ceux qui le sont un peu moins le feraient : d’un côté, ils sont un peu mieux lotis que ceux qui sont au fond du trou, de l’autre ils tiennent à la situation acquise, espérant la conserver le mieux et le plus longtemps possible. 2

3 . N’oubliez pas non plus que c’est la société qui vous donne vos habits. Et ne rêvez pas : il n’y a jamais eu de moine sans habit

Évidemment on pense toujours la précarité en termes économiques. Il semble que le vrai danger, ce soit toujours de plus pouvoir assurer un certain confort matériel. Mais finalement toute notre personnalité et nos rapports à nous-mêmes ne seraient-ils pas fondamentalement précaires ? Une société aux relations libérées n’amène-t-elle pas aussi une certaine peur permanente de perdre tous ses amis et ses amours ?

En premier lieu, l’individualisme comme norme générale apparaît comme extrêmement anxiogène pour beaucoup de gens. S’il amène une certaine libération (on peut théoriquement se développer suivant ses propres tendances), il a aussi pour conséquence d’associer une personne à son capital de réussite, tant sur les plans professionnels que relationnels. Il impose donc à beaucoup une certaine précarité psychologique : suis-je assez bien ? Est-ce que je fais ce que je devrais ? Est-ce que je mérite ceci ou cela ?  De ce fait l’individualisme ne libère que ceux qui réussissent bien, ceux pour qui ça se passe bien : pour les autres, c’est la menace permanente de s’effondrer sur soi-même. Wilheim R. est un quarantenaire un peu désabusé :

« Y’a cette idée que je déteste particulièrement : la confiance en soi. Pas qu’il faut pas avoir confiance en soi hein, mais ce qui va avec c’est un individualisme énorme. Du coup c’est toujours de ta faute ce qu’il t’arrive, même quand c’est évident que les choses viennent de l’extérieur. Tu te sens mal par rapport à ton boulot, c’est qu’il faut se motiver et retrouver la confiance. Ça se passe pas bien dans ta famille, c’est encore à toi de faire en sorte que ça se reconstruise, mettre la bonne ambiance et tout. Toi-même t’es au fond de la détresse et de la déprime, des fois tu sais pas pourquoi, et on te dit encore que c’est parce que t’assures pas bien quelque chose. Bref dès qu’il y a une merde, faut l’assumer. Comment veux-tu avoir de la confiance en soi après ? »

Il est particulièrement remarquable que le système repose en permanence sur la prise en charge de et l’appui sur sa propre identité. On est quelque chose, avec des goûts, des capacités, des sentiments, et si on n’est pas trop sûr d’une de ses composantes, il va souvent falloir se décider sous peine de n’être rien. Judith B. a la vingtaine et sort d’une adolescence difficile :

« La plupart des gens me trouvent assez bizarre, je crois que je le suis un peu. J’ai vachement du mal à aimer des trucs toute seule. C’est pas que j’aime rien hein, c’est juste que j’aime profiter avec des gens, et donc j’aime les choses dans la mesure où je les aime avec les gens. Du coup tu vois que ça va pas trop avec notre société : à l’école j’ai galéré super longtemps, surtout parce que j’arrivais pas à rentrer dedans du tout. C’était même pas un problème d’abstraction ou d’intelligence ou je sais pas quoi, ça j’y arrive bien. Mais ça m’intéressait juste pas du tout si y’avait pas un prof passionné (ou un autre élève des fois) qui me faisait kiffer le truc. Et j’ai le même problème partout : pas mal de gens me trouvent nulle parce que j’exprime pas vraiment de goût, pas d’ambition ou quoi. Ils ont l’impression que je suis débile. Mais ceux qui me comprennent me trouvent assez sympa, je crois. Bref l’identité c’est de la merde. J’ai plutôt l’impression que les gens veulent une identité parce qu’ils assument pas le changement, le détachement et surtout pas les relations qui te font changer. Ils savent pas être légers donc ils sont tout le temps dans le mal. Moi j’ai l’impression que c’est ça la pire précarité aujourd’hui : si ils croient pas être un truc bien défini, les gens, ils se suicident. Comme si on n’était rien si on n’a pas une liste de caractéristiques un peu stylées à présenter à tout le monde ».

De la Grèce antique au Moyen-Age, la plupart des gens étaient pris dans des réseaux familiaux, de professions, de clans…. On pouvait avoir de gros problèmes, mais généralement on les gérait à plusieurs. Avec la modernité, les individus ont été libérés de leurs attaches. Évidemment ça a du bon, mais ça rend aussi précaire  Louise M., une amie au milieu de la vingtaine me raconte un peu :

« C’est marrant, je me suis jamais sentie vraiment confiante avec beaucoup de gens. C’est fou mais même des copines que j’ai depuis 7-8 ans, j’ai toujours peur qu’elles me trouvent chiante un moment et se cassent. Ça m’est déjà arrivé, j’étais pas bien. Après je comprends, ce serait con qu’on soit coincées ensemble alors qu’on se blaire plus. D’un autre côté j’ai toujours l’impression que j’ai un quota d’amis à avoir pour pas être trop seule, et que je dois assurer assez pour les garder. Y’a quelque chose comme un niveau de rentabilité amicale, c’est très lourd je trouve. J’ai toujours l’impression que je dois être rigolote, assez intelligente, faire les bons trucs pour qu’ils m’aiment assez. »

Le tout fait qu’on est obligés de se fixer des buts assez étranges dans la vie. Il s’agit encore et toujours de préserver, de conserver un maximum. De la même façon que la précarité économique amenait plutôt une tétanisation de la contestation et un auto-renfermement sur la sphère de ce qu’on possède (c’est-à-dire le peu qu’on peut contrôler), la précarité relationnelle et identitaire amène un investissement clôturant des sphères affectives et individuelles ultra-stéréotypées (le couple monogame avec 2 enfants) alors même que la société clame haut et fort qu’elle laisser leur liberté à tous : une liberté qu’en fait personne ou presque n’a les moyens affectif ni la force psychologique d’exercer. La même Louise M. continue :

« J’ai toujours préféré des relations extrêmement proches et durables du coup. Pour avoir la certitude de pas être complètement seule un moment. Maintenant je supporte mieux une certaine solitude, je sais même l’apprécier parce que je sais que j’ai des gens sur qui m’appuyer ici et là. Mais un moment c’était pas possible : si une personne ne m’était pas dédiée, ça allait pas. Je pense que c’est ça la fonction du couple monogame d’aujourd’hui. ».

En bonus, un petit extrait d’un de nos précédents articles, une phrase qu’on doit à J Rafanell :

« Et bon après on peut se faire des petits mondes, avec la famille, mais à peine quoi, à peine. La conjugalité, c’est le dernier refuge : au moins tu peux t’engueuler avec ta femme ou ton mec, tu peux la rendre hyper vénère, tu peux l’agacer, elle peut t’agacer. C’est un des derniers endroits où t’as l’impression que tu changes quelque chose quoi. »

Conclusion en auteur majeur

La conclusion de cette article sera encore la sous forme d’un emprunt à quelqu’un d’autre, à un mort cette fois. Dans La société de consommation, Jean Baudrillard écrivait:

« Il faut abandonner l’idée reçue que nous avons d’une société d’abondance dans laquelle tous les besoins matériels (et culturels) sont aisément satisfaits. […] Plus on produit, plus on souligne au sein même de la profusion l’éloignement irrémédiable du terme final que serait l’abondance – définie comme l’équilibre de la production humaine et des finalités humaines.[…] L’abondance est irrémédiablement niée au profit du règne organisée de la rareté (la pénurie structurelle).

Pour Sahlins [un anthropologue célèbre], c’étaient les chasseurs-cueilleurs qui connaissaient l’abondance véritable malgré leur « absolue » pauvreté. Les primitifs ne possèdent rien en propre, ils ne sont pas obsédés par leurs objets, qu’ils jettent à mesure pour mieux se déplacer. Pas d’appareil de production ni de travail : ils chassent et cueillent « à loisir » pourrait-on dire.[…] Le chasseur-cueilleur a confiance […] en la richesse des ressources naturelles alors que notre système est marqué […] par le désespoir face à l’insuffisance des moyens humains, par une angoisse radicale et catastrophique qui est l’effet profond de l’économie de marché et de la concurrence généralisée ».

En bref, la confiance en la capacité de trouver des ressources donnent aux chasseurs-cueilleurs un potentiel d’action énorme parce qu’ils ont une capacité supérieure de détachement. Nous pourrions souhaiter retrouver cette confiance plutôt que de se précipiter dans une augmentation persistante des besoins. Par ailleurs, une autre approche des relations avec les autres et avec soi devrait aussi se construire sur ce modèle : il s’agirait alors de savoir se détacher de tous. Non pas au sens où nous n’aurions plus d’amis mais justement pour que l’on ne soit plus coincés dans ses relations faute d’autres horizons où en développer de meilleurs. Ainsi on saurait qu’on pourrait se trouver des compagnons n’importe où, et donc s’assurer en permanence les amis et amours qu’il nous faut. Et il va sans dire que cette condition est aussi celle qui permet de penser la réalisation d’un soi d’autant plus libre qu’il sait toujours se trouver et retrouver des accroches, encore et encore.

Notes   [ + ]

1.Ce type de témoignage est parfois utilisé en sociologie pour évoquer une prolétarisation des classes moyennes. Là où ces dernières pouvaient être confiantes il y a quelques 40 ans, lors des périodes de croissance faste, elles sont aujourd’hui celles dont le statut a le plus évolué avec la crise : le pauvre est toujours dans la merde, mais les classes moyennes commencent à en sentir la proximité de plus en plus fortement.
2.Toute remise en cause un peu radicale des structures économiques, politiques ou sociales apparaît aussi comme une remise en cause de l’obtention des ressources de la vie quotidienne, puisque l’accès à ces dernières semble dépendant des premières. Michael B. est un étudiant en anthropo, socio et urbanisme mais aussi anarchiste engagé. Au milieu de ses histoires (pas faciles, il faut bien le dire), il développe :

« Pour tout le monde c’est pareil. Tu peux bien être le mec le plus déter du monde, quand tu commences à flipper pour la bouffe, le chauffage et tout ça, c’est pas facile. Je côtoie pas mal de SDF, je suis d’autant mieux placé pour savoir que j’aimerais pas être à leur place. La grosse motivation pour les aider, c’est aussi ce qui constitue le blocage ultime pour se lancer à fond. Je connais pas beaucoup de gens qui pourraient vraiment se donner jusqu’au bout, parce que ça veut dire que tu penses ta vie et ta survie complétement différemment. 99% des gens, même chez ceux qui se disent révolutionnaires, sont complètement incapables d’envisager  leur vie sans supermarché, chauffage et quelques loisirs proposés par des trucs plutôt capitalistes. C’est pas de leur faute, (et d’ailleurs je suis pas mieux) : ils ont jamais vu, jamais pensé autre chose. Et la société t’apprend que si tu sors de son système, ça va être le chaos, plus personne aura rien. On a beau savoir que c’est n’importe quoi, ça bloque. »

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