Situation

Les écolos ne doivent plus tourner le dos aux gilets jaunes

On connaît la chanson. Cyril Dion appelle les gilets jaunes et les écologistes à s’unir contre le capitalisme. Alternatiba fait des sit-in sous la tour Eiffel avec Priscillia Ludosky. Youth for Climate soutient timidement les gilets jaunes, et en invite quelques-uns pour faire joli dans leurs marches.

Pourtant, malgré les belles paroles des figures et des organisations écologistes, l’idée d’une convergence réelle avec ceux qui se battent contre la misère et l’injustice, ne semble pas vraiment d’actualité.

Les nouvelles les plus récentes sont même inquiétantes : le 16 mars à Paris, la marche pour le climat a littéralement tourné le dos à la manif des gilets jaunes sur les Champs Élysées. Pire : à Bruxelles, le 31 mars, les organisateurs de la marche pour le climat ont stoppé leur manifestation pour que la police puisse arrêter des gilets jaunes.

Voilà comment les écologistes pourraient passer à côté du plus grand mouvement populaire depuis mai 68, à côté de ceux et celles qui se sont déjà montré plus écologistes qu’eux en bloquant Monsanto, Total, les centres commerciaux, les autoroutes, les ronds-points.

La présence de « casseurs » ou la question de la violence sont des prétextes hypocrites : les seuls casseurs, ce sont les dirigeants, les banques, les multinationales ; et la seule violence, c’est celle de l’exploitation de la planète et des humains. Il n’est pas trop tard pour inverser la vapeur, c’est même nécessaire. Il n’y aura pas d’écologie populaire ou sociale sans alliance réelle avec les gilets jaunes.

C’est pour faire connaître ces enjeux et ces problèmes que nous publions ce récit subjectif de la marche du 31 mars 2019 à Bruxelles, partagé sur Facebook par des membres du Front de libération du vivant.

Retour sur la marche « Rise for climate » à Bruxelles, le 31 mars 2019. Cette « marche pour le climat » à été massivement rejointe par des gilets jaunes de Belgique, de France et d’ailleurs. Pourtant, l’accueil qui leur a été réservé à la Gare du Nord fut assez abject. Les marcheurs pour le climat ont tous décidé d’absolument ne pas se mélanger avec les gilets jaunes, de rester bien distants…

D’autant que dans les appels au préalable, certain.e.s organisateurs et organisatrices ont décidé d’invisibiliser la manifestation des gilets jaunes de leurs appels. Ce qui est déjà extrêmement insultant quand l’on sait que ce sont des gilets jaunes qui ont maintenu le feu allumé toute la nuit de dimanche à lundi et de lundi à mardi lors de l’action rue de la Loi et Trône. Que ceux-ci sont directement venus en renfort d’un peu partout en Belgique pour soutenir cette action.

Ensuite, durant la manifestation, on a pu sentir un mépris de classe horripilant : « vous n’avez rien à faire ici », « dégagez » sont des mots qui ont été jetés par des manifestants, bien bourgeois, venus apaiser leur conscience en venant se balader dans les rues bruxelloises pendant que la police bloque la ville pour eux. Une manière pour les bourgeois de pouvoir profiter un jour de plus d’une journée sans voiture à Bruxelles pour leurs petits caprices. Je le dis ici, mais je reviendrai dessus, « ce sont les riches qui polluent ». En se rappelant cette évidence, on comprend la malhonnêteté intellectuelle et la posture que prennent ces bourgeois venus faire la leçon à tout le monde.

Et pourtant ce n’est qu’après qu’est arrivé la chose la plus horrible de la manifestation, les images les plus moches que l’on peut imaginer dans un contexte de lutte, ces images qui resteront gravées dans la mémoire de toutes les personnes présentes et qui ont subi ce rejet, cette désolidarisation, ce mépris, cette vente aux flics !

Les manifestants en gilets jaunes et k-way noir, eux ont compris qu’après vingt marches, le pouvoir ne comprend que la violence, que le pouvoir méprise ceux qui ne lui font pas peur, que c’est à nous de régler les problèmes et qu’il faut arrêter d’attendre des solutions des politiciens. Ceux-ci ont décidé d’avancer et de prendre la tête du cortège, ainsi s’ils décidaient de changer de route tous les manifestants climat auraient eu la possibilité de les suivre s’ils le souhaitent.

Et là, le reste de la manifestation est restée assise sans bouger, l’air de dire « si c’est eux qui sont devant nous on bouge plus ». Il y a eu quelques éclats de verre devant un bâtiment de la commission européenne, celui qui était à côté, c’est-à-dire « coopération au développement » (ce qui veut dire dans la bouche des puissants : néo-colonialisme, rappelons-le).

Il y a eu un policier qui a cru qu’il pourrait à lui tout seul sortir un manifestant de la manifestation, sauf que nous ne sommes pas aussi gentils que les marches pour le climat et qu’on a arrêté de se laisser faire, de ce fait ce policier s’est pris quelques coups (rappelons le nombre de coups donnés par les flics sur nos camarades). Et c’est à ce moment-là que la police a commencé à vouloir nasser tout le monde.

C’est là que nous avons compris toute l’horreur de la situation. Nous étions pris entre les flics d’un côté et les gilets bleus, organisateur de la marche pour le climat, de l’autre côté. La manif climat a laissé passer un cordon de policier en robocop afin de nous encercler. Et là il y a eu des dénonciations du côté marche climat, il y a eu des manifestants qui ont tenu des gilets jaunes pour les donner aux flics. Il y a eu des flics et des gilets bleus main dans la main pour arrêter les manifestants.

Oh bourgeois, même si tu aimes dire que la situation est plus complexe, je dois te rappeler qu’il n’y a que deux côtés à une barricade, en ce jour, tu nous as montré de quel côté tu te plaçais. Tu te places du côté des flics, du côté de l’ordre régnant, du côté de ce monde injuste qui opprime les humains, exploite les humains, les animaux et tout le vivant, du côté du monde qui pollue. Car oui, c’est celui-ci que tu as défendu aujourd’hui, car oui c’est tout le système qu’il faut changer, vous le dites souvent, et cela passe par une révolution. Or, aujourd’hui vous nous avez montré votre force contre-révolutionnaire et conservatrice.

Alors voilà, il est temps de le rappeler, ce sont les riches qui polluent et qui ont fait de cette terre un endroit inhabitable. Ce sont les riches à travers leur consommation, leur mode de vie, leur exploitation qui ont transformé ce monde en marchandise qu’ils pouvaient acheter ou non en fonction de leur bon vouloir. Ce ne sont pas les pauvres qui vont privatiser l’eau, nous on aurait plutôt tendance à la partager entre personnes qui en ont besoin.

Et les riches aujourd’hui, après avoir saccagé la planète toute entière s’achètent une bonne conscience en s’achetant des trottinettes ou voitures électriques, en mangeant bio et en allant se pavaner les dimanches dans les rues bruxelloises. Mais vous n’avez pas vraiment envie que les choses changent !

Vous voulez juste demander à d’autres personnes de trouver des moyens de vivre le même mode de vie, dans le même système sans détruire la planète. Quand vous dites « comment sauver la planète ? », en vérité vous dites « Comment sauver la planète sans me remettre en question ni changer quoi que ce soit au monde dans lequel je vis ».

Les pauvres, celles et ceux qui vivent un quotidien de galère et de misère sont bien plus prêts à vouloir tout faire changer. Ils ont en eux bien plus de force. Ils ont en eux bien plus de possibilité révolutionnaire qui permettrait d’en finir avec ce système qui exploite les humains autant que la terre.

Les gilets jaunes ont fait bien plus pour le climat en bloquant les dépôts de Total que ce que vous avez pu faire lors de vos balades pour le climat. D’ailleurs cela ne veut rien dire marcher pour le climat. Le climat, il s’en fout. Moi je marche pour les humains, les animaux, les insectes, les arbres et les plantes, je me bats pour des choses sensibles et pas des enjeux métaphysiques comme vous adorez le faire.

Bref, tout ça pour dire que j’étais présent à toutes les marches pour le climat mais que vous ne me reverrez plus marcher avec vous, sauf pour propager des idées de révoltes réelles. Tout ça pour dire que vous avez été des collabos de la pire espèce, ceux qui ont bonne conscience et qui vont se coucher fiers d’avoir accompli leur bonne action. On arrêtera de venir à vos promenades, mais on va aussi arrêter de vous donner toute légitimité de parler des questions climatiques.

Les questions sociale et climatique sont extrêmement liées. Premièrement, parce que la seule perspective de sortie de l’exploitation est la révolution. Et deuxièmement parce que ce sont les riches et ceux qui transforment ce monde en marchandise qui sont les coupables. Nous lancerons donc des manifestations pour l’écologie, la vraie, pas celle d’un parti ou celle de promeneur du dimanche, celle de ceux qui veulent sauver des vies !

Et pour terminer ce long texte, sachez que c’est vous les premiers violents, sachez que vous avez été extrêmement violents, et sachez qu’en légitimant l’action d’une police violente, qui matraque et gaze les individus, vous vous faites complices de leurs violences.

C’est bien joli d’être non-violent mais sachez que si non-violence, pour vous, cela veut dire accepter la violence du monde tel qu’il est et considérer comme une violence légitime celle du gang des bleus armés, eh bien vous êtes soit malhonnêtes soit des imbéciles.

Je terminerai par deux citations :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. 
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. 
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » 
Helder Camara.

« Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides, et qui ayant tout disent avec une bonne figure « Nous qui avons tout, nous sommes pour la paix ! », je sais ce que je dois leur crier à ceux-là : les premiers violents, les provocateurs, c’est vous !
Quand le soir, dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits enfants, avec votre bonne conscience, vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscients, au regard de Dieu, que n’en aura jamais le désespéré qui a pris les armes pour essayer de sortir de son désespoir.
Mais nous ne trompons pas, il n’y a pas de violence qu’avec des armes, il y a des situations de violences. »
Abbé Pierre.

PS : On tient malgré tout à me faire préciser que de nombreux et nombreuses personnes marchant pour le climat se sont quand même montré solidaire ou n’auraient pas accepté la situation. Le problème vient donc d’autant plus clairement des organisations qui ne veulent pas la convergence, et c’est d’elles dont il faudra se débarrasser.

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