Matériaux

Jaunes de colère : de la trahison macroniste à la révolte populaire

Alors que beaucoup annonçaient la fin du mouvement, on se demandait si les gilets jaunes allaient tranquillement rentrer à la garderie. La réponse ne s’est pas faite attendre : le retour à la normale n’était qu’un voeu pieux des chantres du macronisme. Il faut dire que les gilets jaunes font preuve, jour après jour, acte après acte, d’une formidable intelligence collective et rivalisent d’invention lorsqu’il s’agit de faire trembler le pouvoir et de monopoliser, pour le meilleur et pour le pire, le commentaire d’actualité. Cela est clair désormais : sur les ronds-points est né quelque chose de neuf, qui se décline en modes d’action et d’expression inédits, le sentiment d’une puissance commune qui ne se laissera pas démonter aisément.

Aux premières heures du mouvement, le texte publié par Samuel Hayat à propos des gilets jaunes, « Les gilets jaunes, l’économie morale et le pouvoir » , faisait partie de ce que nous avions lu de plus éclairant sur le sujet. Afin de prolonger ses analyses à la lumière de la poursuite du mouvement, nous l’avons rencontré.

G – Dans votre article « Les gilets jaunes, l’économie morale et le pouvoir », vous tentez d’expliquer la dynamique du mouvement des gilets jaunes à travers l’idée d’économie morale ? Qu’est-ce que cette économie morale et pourquoi est-ce un concept pertinent ?

H – Au départ je voulais proposer une analogie. Le concept est d’abord celui de l’historien E. P. Thompson, qui l’utilise dans son article à propos de l’économie morale des foules anglaises au XVIIIe siècle. Il y a un monde entre ces foules et les gilets jaunes. Mais l’analogie m’a frappé et m’a semblé valide parce que les formes d’interprétation qu’on donne au mouvement des gilets jaunes (qualifié d’émeutes, de jacqueries, ou encore vu comme l’expression d’une violence et d’une rage des classes populaires) sont les mêmes que celles que l’on utilisait pour qualifier et disqualifier les émeutes populaires du XVIIIe siècle. Du coup, je pense qu’on peut répéter le geste de Thompson qui consiste à dire que, au-delà des interprétations qu’on entend habituellement, les émeutes révèlent plutôt l’existence d’une économie morale populaire, c’est-à-dire un fond commun caractérisé par une conception morale des relations économiques qui doivent prévaloir.

Cette interprétation des émeutes doit se faire contre les lectures élitistes ou légitimistes , pour employer un terme de Claude Grignon et Jean-Claude Passerton. Les interprétations légitimistes imaginent qu’il n’y a de position politique que selon les modèles dominants de la politique, ceux des professionnels ; elles cherchent à faire rentrer de force le mouvement dans les cadres politiques classiques. Sauf que vues à travers ce prisme les revendications qui sont mises en avant paraissent incohérentes à ces interprètes. Quel lien entre la baisse des taxes sur le carburant, le slogan zéro SDF et des déclarations sur le fait qu’il faudrait que les immigrés apprennent l’histoire française ? Ces aspects qui peuvent sembler très hétéroclites m’apparaissent en fait très révélateurs de ce que Thompson appelle l’économie morale, c’est-à-dire un certain mode de fonctionnement des relations économiques fondées sur l’idée qu’il existe des principes moraux partagés par la communauté des habitants, et que ces principes doivent être garantis par l’autorité qui doit intervenir s’ils sont transgressés.

G – Est-ce qu’on pourrait essayer de déterminer un moment à partir duquel une telle mobilisation de l’économie morale permet une mobilisation politique ? En effet il semble que les principes de justice valent en permanence pour ceux qui les soutiennent. Pour autant ces derniers ne sont pas toujours dans la rue pour les défendre.

H – La mobilisation peut se faire à deux conditions. D’abord il faut un conflit entre des principes moraux différents, ce qui suppose donc qu’un autre principe vienne s’opposer à celui que l’on défend. A propos du XVIIIe siècle, Thompson parle de conflit entre économie morale et économie politique. L’époque est travaillée par l’apparition des nouveaux principes de l’économie politique : le libre-échange, notamment le libre échange des grains. C’est lorsqu’il y a une confrontation entre les principes de l’économie morale et ceux de l’économie politique que naît la contestation.

Deuxième chose : il faut qu’on ait l’impression que l’autorité, normalement garante des principes de justice, les a trahis et a pris parti pour ceux qui s’opposent à ces principes. C’est ce qui se passe aujourd’hui : on a un Président de la République qui met en avant son adhésion à des principes de justice qui ne sont pas du tout ceux des gilets jaunes. Il soutient des principes de justice capitalistes selon lesquels les gagnants doivent gagner encore plus de telle sorte qu’ils tireront tout le monde vers le haut. Selon lesquels, aussi, les pauvres sont responsables de leur pauvreté puisqu’ils n’ont qu’à traverser la rue pour trouver un travail, qu’à travailler pour s’acheter une chemise et qu’à s’en prendre à eux-mêmes si le monde des gagnants ne leur est pas accessible.

Macron a d’emblée pris position contre les principes de l’économie morale des classes populaires. Et le fait qu’il ait été aussi ouvert et explicite, surtout dans sa moquerie des principes de l’économie morale, a clairement été perçu comme une trahison. Trahison qui a rendu possible le mouvement, ou en tout cas l’a focalisé sur les principes moraux dont nous parlions.

A côté de ces deux éléments qui me semblent nécessaires à une mobilisation sur le fondement de l’économie morale, il y a évidemment d’autres choses, plus spécifiques au mouvement actuel. Il y a bien sûr une cause plus structurelle qui tient aux quarante années de politiques néolibérales que nous venons de vivre. Enfin, et c’est sûrement ce qui fait que la mobilisation s’est faite autour des taxes sur le carburant et pas autre chose, il y a le discours soi-disant écologiste des gouvernants qui consiste à dire à toute une série de personnes que leur mode de vie est dangereux pour la planète. Il faudrait le vérifier par une véritable enquête, mais il me semble qu’il y a quelque chose d’inédit dans ce discours de responsabilisation écologique individuelle, quand bien même il serait fondé scientifiquement et politiquement. En gros, avec cette augmentation des taxes sur le carburant, on voit le chef de l’Etat rejoindre la mise en accusation écologique généralisée pour déclarer que non seulement les gens doivent payer plus, mais qu’ils ont intérêt à se taire et à dire merci, parce qu’on les fait payer plus du fait qu’ils sont en train de détruire la planète, ces salauds, et que c’est au nom de la transition écologique qu’on les fait payer plus. Tandis qu’à côté de ça, le gouvernement recule sur le glyphosate, ne taxe pas les gros pollueurs, etc.

Il faut bien saisir l’ampleur de la trahison que cela représente et l’hypersensibilité que ça peut créer chez les gens : le modèle qu’on nous a vendu depuis un siècle, celui de l’individu qui s’accomplit en étant propriétaire de sa maison et de sa voiture, qui a un travail décent et qui vit bien sa vie en se levant tous les matins pour aller bosser, ce modèle-là sur lequel Nicolas Sarkozy a beaucoup surfé avec sa France des gens qui se lèvent tôt et sa politique d’accession à la propriété, tout ce modèle-là on déclare tout à coup qu’il n’est plus possible économiquement et qu’il est dangereux écologiquement, qu’il faut donc se sentir coupable d’être à ce point écologiquement irresponsable, d’avoir suivi des décennies d’incitation à suivre ce modèle. Vrai ou pas vrai, l’effet de ce discours est terrible.

Je pense néanmoins qu’entre toutes ces raisons, le point fondamental reste la trahison. C’est en cela qu’Emmanuel Macron est complètement différent de Nicolas Sarkozy et François Hollande. La délectation naïve avec laquelle il trahit tous les codes moraux habituels de fonctionnement d’une société inégalitaire est une raison essentielle de la haine dont il est l’objet. Les sociétés inégalitaires ont besoin d’être tenues ensemble, soudées, justifiées par autre chose que la pure économie, quelque chose qui donne le sentiment que les gagnants ont une certaine légitimité à être les gagnants,  que les perdants ne sont pas complètement laissés en-dehors de la société, que les gagnants doivent payer leur impôts et que l’Etat joue un rôle un peu neutre dans tout ce système. Or voir un Président afficher de manière aussi ostensible la culpabilisation de ceux qui ne réussissent pas, c’est une violence extrême dont les gouvernants ne se rendent visiblement pas compte.

G- Ces facteurs que vous donnez laissent penser que le mouvement des gilets jaunes est dû aux erreurs stratégiques du pouvoir. Mais n’y a-t-il pas aussi d’autres facteurs, du côté des organisations de gauche syndicales et partisanes qui servaient auparavant à faire le lien entre les dirigeants et les gouvernés et qui ne fonctionnent plus aujourd’hui ?

H – S’il y a un retour des formes morales de contestation, c’est forcément qu’il y a un échec de toute une série de médiations politiques. Mais à quoi est dû cet échec ? Relève-t-il des responsabilités de ces organisations ou d’autre chose ? Il me semble que le mouvement des gilets jaunes montre justement que l’échec des organisations de gauche et syndicales, qu’on ne peut que constater, n’est pas entièrement de leur fait. Le mouvement des gilets jaunes s’ancre notamment dans des territoires qui ont été abandonnés par des organisations de gauche non pas seulement parce qu’elles ne s’y intéresseraient pas mais aussi et peut-être surtout parce que les lieux de sociabilité où elles auraient pu se greffer ont disparu. Les mobilisations n’ont pas eu lieu dans les usines, ni dans les lieux de travail, ni même dans des lieux de sociabilité comme le café mais sur des ronds-points. Or ces ronds-points si caractéristiques de notre époque sont des espaces particuliers : d’un côté ils sont quotidiens, omniprésents, mais de l’autre ils ne sont pas aisément appropriables par des organisations politiques parce que ce sont de purs espaces de passage.

Il faut prendre au sérieux le fait que le mouvement a pris, n’a pu prendre, que sur des ronds-points, des espaces de non sociabilité. Les luttes actuelles dessinent une géographie dans laquelle il n’y a plus aucun lieu de sociabilité où les organisations politiques peuvent venir faire du travail de terrain. Traditionnellement, les organisations de gauche et syndicales ont besoin d’être dans des endroits qui fonctionnent comme des nœuds, où les flux se ralentissent, où l’on peut prendre le temps de discuter, de distribuer un tract, etc. Ça peut être la rue passante, le marché, la place de la mairie, l’entrée des locaux de l’entreprise, etc. Or de toute évidence, ces nœuds-là n’existent plus, ou ne sont plus aussi largement fréquentés, dans beaucoup de territoires. Or ce qu’ont fait les gilets jaunes, c’est recréer de tels lieux sur les ronds-points en forçant le ralentissement des flux : on arrête les voitures, on fait des barrages. Mais si ces pratiques sont très innovantes, elles sont irréalisables dans un contexte normal et habituel : on ne peut pas avoir des militants du Parti socialiste ou de la France Insoumise sur un rond-point qui arrêtent toutes les voitures. Ils seraient immédiatement évacués par la police. Ce qui fait que cette occupation est possible, c’est qu’il y a un mouvement social national exceptionnel. En temps normal, ce n’est pas facile d’investir le terrain, et ça ce n’est pas du fait des organisations de gauche.

Certes, il y a aussi le fait que les organisations de gauche et syndicales se sont intégrées à l’appareil d’Etat et ne peuvent donc plus être de bonnes médiations au mécontentement. Mais l’abandon des classes populaires par la gauche ne vient pas de nulle part, ce n’est pas juste un échec du marxisme et du PCF. Bien plutôt il faut y voir la conséquence d’une restructuration néolibérale de l’espace, et sa conséquence, la raréfaction des lieux de sociabilité qui soient appropriables politiquement. On ne peut pas faire de la mobilisation dans un hypermarché.

Donc les gilets jaunes ont inventé leur propre espace de mobilisation, et ça a sûrement joué dans leur succès. Ceci étant, je ne pense pas que les occupations de ronds-points soient une modalité d’ancrage très durable. De plus en plus on voit la police vider les ronds-points, ce dont le mouvement, je pense, ne pourra pas se remettre.

G – Mais il semble qu’à Paris et dans d’autres grandes villes, les gilets jaunes soient autre chose qu’un mouvement des ronds-points.

H – Il y a effectivement un mouvement double. D’un côté, on a un ancrage local dans des formes nouvelles et durables comme l’occupation des ronds-points, formes qui permettent au mouvement de durer. Si les gilets jaunes passaient leur temps à aller manifester sur Paris, ils s’épuiseraient extrêmement vite étant donnée la puissance de la répression. Mais en même temps il y a, chaque semaine, un moment de visibilisation nationale du mouvement. L’ancrage local permet la durée et la manifestation permet la visibilité. Ceci étant, même ces défilés hebdomadaires ne sont pas des manifestations classiques, c’est assez innovant. On peut certes dire qu’il y a des manifestations vers les lieux de pouvoir, ce qui relève du répertoire de la gauche syndicale moderne. Mais les modalités d’organisation et l’interaction très spécifique avec les forces de maintien de l’ordre font qu’on est dans une forme différente de la manifestation classique telle qu’elle se donne normalement.

C’est d’abord un effet contingent des événements du 1er décembre. Ce jour-là, les forces de l’ordre traitent une manifestation qui devait commencer en milieu d’après-midi puisque c’est ce qui avait été annoncé par les gilets jaunes sur les réseaux sociaux. Sauf que les gens venant massivement de l’extérieur de Paris, ils arrivent par le premier train et dans la matinée ils convergent vers la Place de l’Etoile bien avant que le dispositif policier soit mis en place. Ce qui fait qu’il y a très tôt des échauffourées entre les forces de l’ordre qui ne sont pas du tout préparées et des manifestants qui viennent d’arriver. Et quand arrivent, vers midi ou une heure, des manifestants qui viennent manifester, ils se retrouvent devant un quartier complètement bloqué qui vit une situation émeutière depuis des heures. Donc ils rentrent dans l’émeute. Il y a un emballement de la mécanique manifestante et de la mécanique répressive.

Ainsi, le 1er décembre, on a vu quelque chose qui ne ressemble absolument pas à une manifestation, même si il est possible qu’une majorité des acteurs soient venus avec l’idée de marcher tranquillement. En général, la confrontation est empêchée parce qu’il y a une organisation qui vient cadrer, donner un point de rendez-vous, etc. Mais ici, la contingence transforme la manifestation en émeute selon des formes jamais vues. On n’a jamais eu d’émeutes dans l’ouest parisien, à ma connaissance. Donc on a certes des formes de mobilisation nationale et centralisée dans les grandes villes, ce qui est en apparence classique, mais ça donne en fait des choses totalement inédites. Cela vaut aussi pour le 8 décembre, puisqu’on a eu une répression d’une ampleur jamais vue à ma connaissance en temps de paix. A Paris, c’était quand même 1000 arrestations pour 10 000 manifestants annoncés, soit un sur dix, la plupart étant des arrestations préventives

G – Suite aux mobilisations moindres à Paris depuis la mi-décembre, les plus optimistes soutiens des gilets jaunes pensent que la mobilisation s’ancrera plutôt sur les ronds-points, avec l’idée qu’aller à Paris tous les samedis est effectivement coûteux et dangereux. Mais d’après ce que vous dites, une mobilisation qui ne se ferait que sur les ronds-points risque d’être condamnée à l’invisibilité.

H – C’est difficile à dire. Je pense qu’il y a quelque chose de plus fort, plus tenable, et plus révolutionnaire dans le mouvement des ronds-points que dans les journées émeutières parisiennes parce qu’il y a quelque chose de plus durable dans cette constitution d‘espaces autonomes et populaires de mobilisation dans des endroits où il n’y en avait pas. Voilà qui peut changer des choses sur le long terme.

Ceci étant, il y a des raisons d’être pessimiste. La répression est très dure, le pouvoir a bien compris qu’il n’était pas question de laisser le mouvement s’enkyster ni à Paris ni sur les ronds-points des régions. La résistance à la répression sur les ronds-points va constituer le prochain enjeu du mouvement. C’est quelque chose de monter à Paris et d’être mis en garde à vue pendant 36h… Malgré un sentiment d’injustice très fort, si je suis mis en garde à vue, je vais être dégouté. Dans certains cas, ça va me radicaliser mais souvent la stratégie policière marche et je ne remonterai pas à Paris.

Maintenant si c’est votre lieu habituel de mobilisation, le rond-point en bas de chez vous, qui subit la répression. On ne m’arrête pas, on ne me met pas en prison mais j’ai une grosse amende, comment je fais pour résister ? Je ne vais pouvoir résister comme le font les syndicats organisés, grâce à des caisses de grèves et à la solidarité nationale. Si la décentralisation du mouvement est une force en situation ascendante, elle implique de faibles capacités de résistance en situation descendante. Je crains que les animateurs et animatrices du mouvement ne résistent pas à la répression. Non pas parce qu’il n’y a plus de volonté de se mobiliser mais parce que s’organiser face à la répression demande des ressources nécessitant une direction organisationnelle qui pour l’instant n’existe pas dans le mouvement des gilets jaunes.

G – Vous notez l’originalité du mouvement. Peut-on néanmoins le replacer dans la généalogie récente des mouvements « sans leader » (mouvement des places, printemps arabes, Nuit debout…) ?

H – Il y a un lien entre ces mouvements, ne serait-ce dans le fait que les organisations du mouvement social et les organisations politiques et syndicales ont laissé, dans leur échec, un espace qui est occupé par beaucoup de mobilisations de forme très différentes. D’où des affinités entre mouvement des places, mouvement des gilets jaunes mais aussi le Tea Party aux Etats-Unis. Non pas des mouvements qui n’ont pas de chef mais dont les entrepreneurs de mobilisation ne sont pas des professionnels de la politique.

Ils partagent un refus de la politique professionnelle, un ancrage territorial, un attachement aux formes directes d’intervention des citoyens mais aussi des choses qu’on relève moins en général : l’unanimisme (le rejet du conflit interne au mouvement), le rejet de la politique partisane (pas seulement celle des professionnels de la politique mais de l’idée même d’une idéologisation de la politique) et une absence de questionnement explicite sur ce qui fait les frontières de la communauté qu’on est en train de former. Les mouvements citoyens ne disent pas contre qui sont les citoyens, contre qui on s’organise si ce n’est contre les élites, les grands. Sauf qu’un mouvement politique vient toujours diviser le social. Là on ne voit pas contre qui se fait cette division. Elle peut donc se faire, ce n’est pas nécessaire, mais elle peut se faire contre les extérieurs à la communauté, les étrangers. Et en ce sens-là, même s’ils prennent une forme tout à fait émancipatrice, ces mouvements peuvent avoir des impensés qui ouvrent la voie à des récupérations et peuvent les rendent politiquement ambigus.

G – Peut-on voir ce rejet du politique, ni droite ni gauche comme le miroir inversé de ce que propose la vision macroniste d’un contrôle technicien qui ne serait pas politique, mais strictement expert ?

H – Ces mouvements citoyens  ne sont en effet possibles que parce qu’ils viennent répondre comme en miroir à ce processus de dépolitisation de la politique. Cette dépolitisation experte et technicienne appropriée par les forces néolibérales, Macron en est une sorte de symbole. Macron est celui qui trahit le pacte mais c’est aussi celui qui rejette la politique, qui rejette l’idéologisation de la politique. Et en ce sens-là il y a une affinité très forte entre ces mouvements et le monde de Macron dans lequel il y a simplement des citoyens et l’Etat, mais plus aucun des dispositifs de médiation conflictuelle qui existaient et étaient légitimes jusque-là. Dans lequel il n’y a donc plus aucun affrontement partisan qui viendrait diviser le social. Le clivage se fait entre d’un côté les forces de la modernité technicienne et de l’autre les ringards, les Gaulois réfractaires.

G – Est-ce que vous pensez que ce nouvel antagonisme se développera durablement ?

H – Déjà, je ne sais pas si cet antagonisme est nouveau. On l’a beaucoup interprété comme une opposition entre populistes et technocrates. On dit ainsi que le clivage droite-gauche est remplacé par un affrontement entre des forces qui refusent toutes deux le clivage droite-gauche : les forces technocratiques du néolibéralisme face au populisme. Est-ce bien la réalité d’un nouvel affrontement ? Je pense que c’est l’une des possibilités qui sont ouvertes. Mon collègue Yves Sintomer a proposé un certain nombre de scénarios pour le futur de la démocratie représentative. On pourrait ajouter celui-ci, un affrontement entre populisme et technocratie, affrontement dans lequel le populisme se matérialiserait par des mouvements citoyens, du type « gilets jaunes ». Mais rien n’est certain.

G – Lorsque l’on parle de populisme à propos du mouvement des gilets jaunes, ne commet-on pas une erreur d’interprétation en pensant que les gilets jaunes eux-mêmes ont une idée très formalisée de ce qu’ils sont et de leurs objectifs – ce qui en ferait un peuple ? La réalité de la mobilisation ne suivrait-elle pas plutôt un scénario erratique dans lequel un individu exprime un ras le bol dans une vidéo à succès, ce qui donne pour la première fois une occasion de se mobiliser autour d’un malaise collectif ?

H – Il faut bien comprendre que si ces cris de colère font écho, c’est parce qu’il y a des valeurs communes qui forment une économie morale et que cette économie morale s’ancre dans une communauté (ou un peuple). C’est la première chose : l’événement dessine un peuple mobilisé autour de certaines valeurs communes, en l’occurrence des valeurs économiques. Le malaise lui-même n’est pas un détonateur suffisant : il faut un sentiment de légitimité, qui va s’appuyer sur l’idée qu’on est le peuple, et que c’est en tant qu’on est le peuple qu’on se mobilise.

Ceci étant, même si la mobilisation se fait par la dissémination d’un malaise généralisé, cette dissémination se fait autour d’une représentation unifiée : le gilet jaune. Cette représentation porte avec elle l’idée de faire partie d’un seul mouvement, celui du peuple contre les élites, les petits contre les grands. Et il me semble qu’on retrouve là des caractéristiques du populisme même si toutes n’y sont pas. En effet il n’y a pas encore de leader même s’il y a des entrepreneurs de mobilisation (Priscillia Ludosky, Eric Drouet…), des figures marquantes, on a même Francis Lalanne qui a annoncé vouloir faire une liste aux élections européennes. A la limite, on peut dire que le leader des gilets jaunes, c’est Coluche, une figure en permanence réactivée, et notamment sa candidature de 1981 que l’on veut rejouer. Ce modèle rejoint celui d’un populisme sans leader qui correspond assez à ce qu’avancent certains penseurs populistes de gauche comme Chantal Mouffe. Populisme sans leader qui pourrait donner un résultat du type Podemos si une figure venait à cristalliser ce mouvement. C’est l’un des devenirs possibles pour le mouvement des Gilets jaunes.

G – Pour revenir en arrière, peut-on trouver une raison qui expliquerait pourquoi Macron est le premier Président à ne pas jouer du tout le jeu de l’économie morale ?

H – Ici on ne peut faire que des hypothèses. Une hypothèse forte, c’est que Macron arrive après une série de présidents qui ont toujours vécu de la politique : Hollande, Sarkozy, Chirac, tous ont été des politiciens professionnels. Macron, lui, a un parcours différent : il vient du secteur privé, a travaillé dans la banque, entre dans les ministères comme conseiller technique, comme expert, il rentre en politique comme ministre. Au fond il ne s’est jamais trouvé en situation de développer le type de capital politique qu’accumulent en général les professionnels de la politique.

En effet, on peut dire avec Bourdieu qu’il y a deux manières standards de développer un capital politique. Ou bien on hérite d’un capital politique délégué par une organisation (syndicat, parti…) qui nous investit, ce qui n’est pas le cas de Macron. Ou bien on développe un capital politique personnel, qui vient généralement des relations politiques locales, des réseaux. Ce type de capital, Macron ne l’a pas non plus puisqu’il vient d’ailleurs, d’en-dehors du champ professionnel de la politique. Il fait alors jouer plutôt un capital politique prophétique, charismatique, mais on en voit la limite : de toute évidence, il n’a tout simplement pas les codes de ce que veut dire être un bon représentant.

Être un bon représentant, c’est un exercice qui mobilise toute une série de pratiques de soi, de mises en scènes de soi. Il s’agit par exemple de montrer son empathie aux représentés. Emmanuel Macron n’a jamais appris à jouer ce jeu. Lorsque quelqu’un lui dit qu’il n’a pas de travail, Macron lui répond qu’il n’a qu’à traverser la route. Je reprends cet exemple parce qu’il est frappant. C’est quelqu’un qui peut appeler les démunis « ceux qui ne sont rien ». Aucun professionnel de la politique ne peut dire une telle chose parce que le capital politique repose sur la croyance en la validité du pouvoir par ceux sur lesquels il s’exerce. Cela signifie que ce qui fait le capital politique, c’est la valeur accordée à ceux qui vous confèrent ce capital politique : il faut accorder de la valeur aux représentés pour que en retour, en les représentant, votre parole ait une valeur.

Macron ne sait pas jouer ce jeu-là, il ne sait pas valoriser la parole des gens, ce qui amène à une sorte de désajustement entre le rôle et ses compétences : il n’a pas de compétence politique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas eu de compétence dans la prise de pouvoir ou qu’il n’en a pas dans ce nouveau jeu qui est ce que Bernard Manin appelle la démocratie du public. Selon Manin, on est dans une nouvelle phase qui ne correspond plus à une démocratie de partis, où les partis sont les éléments essentiels du jeu politique. Bien plutôt ce jeu politique est dominé par des figures médiatiques, c’est le règne de la communication dont Macron a su jouer pendant la campagne électorale. Il a su trouver le bon moment pour entrer en politique. Mais dans sa pratique quotidienne du pouvoir, son absence de compétence politique a amené un désajustement.

On peut aussi avoir une analyse de classe mais je pense qu’elle ne fonctionne pas réellement. Avoir des figures politiques issues de la grande bourgeoisie, ce n’est absolument pas nouveau. Et ce n’est pas un frein. Certes appartenir à la bourgeoisie ne suffit plus : on n’est plus au XIXe siècle, une notabilité locale appuyée sur l’argent ne vous assure plus une élection. Mais  la provenance bourgeoise n’est pas un frein. Je préfère donc cette analyse en termes d’incompétence, aussi contre-intuitive soit-elle.

G – Vous dites que le mouvement des gilets jaunes en tant que représentant l’économie morale des classes populaires n’est pas vraiment révolutionnaire. Les réclamations sont contestataires, elles sont dirigées contre Macron, contre le néolibéralisme et gardent une dimension communautaire. Pensez-vous qu’on en est resté à cette phase contestataire depuis le début du mouvement, ou y a-t-il eu une évolution vers une perspective révolutionnaire qui tiendrait aux luttes, aux sociabilités nouvelles sur les ronds-points ?

H- C’est l’avenir qui nous donnera la réponse. Il faudra sans doute attendre longtemps pour bien saisir les effets à long terme du mouvement sur les parcours biographiques des gens qui s’y sont investis. En tout cas il est clair qu’on part d’un mouvement qui est effectivement conservateur au départ, au sens où il est pour le retour à un certain ordre de fonctionnement de l’économie. Conservateur aussi parce qu’il entend chercher la restauration du pacte entre gouvernants et gouvernés face à un Président qui a trahi ce pacte. Le mouvement a-t-il évolué vers autre chose ? Sans doute, dans certains endroits.

Cependant  on va plutôt vers une restauration de l’ordre. En effet la combinaison, organisée par Emmanuel Macron et le gouvernement, entre une sorte d’amende honorable du Président et la répression conduit à l’étouffement du mouvement. Le Président qui prend la parole devant les citoyens dans le bureau de l’Elysée, parole très verticale mais qui admet « On ne vous a pas assez écouté », cette parole restaure le pacte en disant « Je vous ai entendu et je prévois une série de mesures ». Le fait que ces mesures soient fausses, le fait que l’augmentation du smic ne soit pas véritable, et que le gouvernement ne répond pas réellement aux problèmes n’est pas aussi important que le fait que, symboliquement, il dit « je cède ».

A cette mise en scène de l’acceptation par le chef de l’Etat s’ajoute la répression. Cette combinaison peut étouffer toute velléité de transformer le mouvement en un mouvement révolutionnaire, ou même perturbateur. On est en train de vivre une restauration de l’ordre. Cette restauration peut toujours être mise en échec : le 17 décembre, le président du groupe parlementaire LREM disait, pour expliquer le mouvement des gilets jaunes : « On a été trop intelligents », « on a été trop subtils ». Si cette phrase avait été dite par Macron lui-même, on aurait peut-être assisté à un retour en force du mouvement.

Mais aujourd’hui il me semble qu’on va plutôt vers le retour à l’ordre. C’est le problème des mouvements qui sont fondés sur des principes de justice populaire et l’idée de la trahison d’un pacte par les élites : ils ne sont pas si difficiles à désamorcer.

G – Peut-on réellement envisager un retour à une situation pré-mouvement, notamment aux manifestations syndicales ? On a bien vu ces dernières années que ces dernières s’essoufflent, et les syndicats se sont vraiment ridiculisés pendant le mouvement des gilets jaunes en soutenant toutes Macron à l’exception de Solidaires. Ne peut-on pas espérer que quelque chose va changer du côté des luttes sociales ?

H – Si vraisemblablement. Le mouvement des gilet jaunes n’est pas du genre à rester sans lendemain, ne serait-ce que parce que le gilet jaune va rester un symbole politique qui sera mobilisable dans un certain nombre de situations et qui va rester immédiatement compréhensible pour les personnes qui vont le voir. C’est la force d’un symbole politique : être immédiatement décodable. Le gilet jaune va sans aucun doute rester un tel symbole, d’une manière beaucoup plus forte qu’un autre comme les bonnets rouges.

La question est : que va produire ce symbole ? Sera-t-il un moyen pour un certain nombre de personnes de se sentir appartenir aux futurs mouvements sociaux ? En effet, une chose qui peut bloquer une trajectoire militante, c’est le fait de ne pas se sentir légitime, de ne pas se sentir appartenir au monde de ceux qui se mobilisent. Le gilet jaune va peut-être jouer comme porte d’entrée. Par exemple, imaginons qu’il y ait une manifestation : avant vous ne savez pas si vous pouviez y aller, surtout lorsque vous n’étiez pas syndiqué. Maintenant vous pouvez mettre votre gilet jaune et y aller.

Dans tous les cas, je ne crois pas que ce vêtement va retrouver son innocuité politique de sitôt. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que ce gilet jaune, ce symbole est repris dans d’autres pays, et il peut y avoir des effets retour : s’il prend ailleurs, on peut s’attendre à des réactivations. Le mouvement n’est pas fini, il reste des possibilités de mobilisation. Mais même si elles s’épuisent, à mon avis, il restera quelque chose dans les trajectoires biographiques et dans la disponibilité du symbole politique.

Photo by Gili Yaari

G – Quel rôle a joué Facebook et les réseaux sociaux ? Sont-ils vraiment constitutifs du mouvements ?

H – Les réseaux sociaux sont décisifs parce qu’ils abaissent fortement le coût de mobilisation. En sociologie politique, on dit qu’un des aspects les plus importants dans la constitution d’un mouvement, c’est la mobilisation de ressources. Cela signifie qu’on peut anticiper la réussite d’une organisation aux ressources dont elle dispose (argent, réseaux, influence médiatique…). Or la quantité minimale d’investissement nécessaire pour lancer une mobilisation avec les réseaux sociaux baisse : si vous acceptez d’utiliser les réseaux sociaux, si vous acceptez les conditions d’utilisation de Facebook, si vous acceptez ce que ça veut dire en termes de perte de contrôle, alors en échange vous pouvez profiter d’une partie des ressources de Facebook. Et elles sont énormes, vous disposez d’une capacité d’écho tout à fait remarquable.

Deuxième chose, les réseaux sociaux permettent de donner une représentation à un mouvement sans lui donner de porte-parole ou de représentant institué. La représentation se fait au travers d’une multitude de groupes liés les uns aux autres. Plus besoin d’une organisation qui vienne unifier et mettre en cohérence l’ensemble des mobilisations et groupes.

Les réseaux sociaux ont un rôle très important dont le coût est la perte d’autonomie, car Facebook contrôle finalement d’une manière décisive la mobilisation.

G – Est-ce que le référendum décidé par le Président est vraiment une bonne réponse d’un point de vue stratégique pour l’État ? Si on fait l’histoire de tous les grands référendums depuis 1969, on ne peut pas dire qu’ils ont constitué de grands succès politiques. Et si on se place du côté des gilets jaunes, certains semblent estimer que l’idée n’est pas mauvaise mais d’autres crient à l’arnaque.

H – Sur le RIC, je vous renvoie à mon texte plus récent sur la question démocratique. Maintenant, le référendum peut aussi être utilisé par Macron pour résoudre la crise. Le référendum est quelque chose de fort dans une situation de crise de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. C’est un des recours prévus par la Ve République, l’autre étant la dissolution de l’Assemblée nationale. Ceci étant, il y a clairement une hybris des hommes politiques qui s’imaginent que le peuple est largement avec eux. Et en effet, le référendum a été créé dans un esprit plébiscitaire (sous la Ve République, le référendum est pensé comme un moyen à disposition des hommes politiques et non pas un moyen de contrôle citoyen).

Les hommes politiques s’imaginent qu’ils peuvent utiliser le référendum n’importe quand et n’importe comment comme moyen de légitimation. Sauf que ça ne fonctionne pas nécessairement toujours. Et soit ça aboutit à des choses comme 1969 où, un an après le plébiscite de de Gaulle aux élections législatives qui suivent mai 68, le général subit un échec personnel sur un référendum dont le contenu n’avait rien de politiquement explosif, échec personnel qui aboutit à sa démission. Soit on a une situation type 2005 avec un référendum qui est pur outil de légitimation du pouvoir dans son projet de construction d’une Europe néolibérale, outil qui se retourne contre lui. Mais finalement on fait quand même, on ne va évidemment pas tenir compte de cet avis populaire.

A mon avis, c’est quelque chose du même genre qui pourrait se passer. Si l’outil référendum est employé, ou bien il fonctionnera et ça relégitimera le pouvoir, ou bien il ne fonctionnera pas mais le pouvoir ne démissionnera pas pour autant. Cela va juste creuser encore plus le fossé entre les gens et le pouvoir. Il est clair que de manière générale l’outil référendum, soit qu’il soit employé par le pouvoir, soit qu’il soit une revendication du mouvement comme cela a l’air d’être le cas désormais, est largement fantasmé. On s’imagine qu’il créera du consensus mais ses usages réels sont en fait profondément agonistiques et conflictuels.

G – Qu’est-ce qu’il va advenir des espaces de sociabilité et de politisation ouvert par les gilets jaunes si les ronds-points se font évacuer et s’il n’existe plus de lieux de rencontre dans les villes ? Comment conserver un moment gilet jaune ?

H – C’est un défi qui va se poser à tous les réseaux locaux : comment faire durer le mouvement, comment le matérialiser ? L’histoire des mouvements d’émancipation passe toujours par la politisation et la récupération des lieux de sociabilité préexistants : lieux de travail, ou, comme au XIXe siècle, le café, le marchand de vin et le cabaret. Dans la continuité de 68, on voit l’explosion du mouvement communautaire, avec la création de communautés utopiques de vie et de travail. Cette dynamique d’implantation a influencé la politique de la gauche radicale des années 1970 de manière très importante. Au même moment, il y a un essor du mouvement autonome qui veut développer un militantisme directement sur le lieu de vie, militantisme revendicatif des usagers de l’espace. Les squats sont aussi des pièces essentielles : ces lieux de sociabilité nouvellement créés, squats d’habitation, squats d’artistes, squats politiques, supportent souvent des processus de politisation.

Le grand défi pour les gilets jaunes réside maintenant dans la fixation de points de sociabilité qui ne soient pas que virtuels (bien que ces points virtuels soient aussi très importants). Et la question va être, on l’a vu pour les ronds-points : comment tenir ces lieux face à l’Etat ? Ce qui sera compliqué, mais les outils existent, et c’est au prix d’un tel combat pour l’autonomie que le mouvement pourra déboucher sur quelque chose de durable.


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