Matériaux

La Sorcière est dans toutes les femmes

Introduction en sorcellerie

Qu’est-ce qu’une sorcière ? Une hideuse et méchante vieille femme ? Sans doute dans notre imaginaire. Dans celui de la fin du Moyen-Âge, qui apparaît dans des fabliaux que nous pouvons encore lire, les sorcières n’étaient laides et agressives que dans la mesure où elles ne se pliaient pas aux normes. Elles étaient ces femmes rusées et rebelles, indépendantes et malicieuses. Exactement ce qu’aujourd’hui on ordonne aux femmes de ne pas devenir.

Inspirées par cette histoire, certaines femmes créèrent dans les années 60 aux Etats-Unis un OVNI politique, le WITCH [sorcière]. Littéralement : Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell [La Conspiration Terroriste Féminine Internationale des Enfers]. Il y a sans doute de la blague là-dedans, mais quand on parle de libération, l’humour est une affaire sérieuse.

Dans la lignée de notre précédent article sur l’autonomie italienne, nous avions envie de revenir sur des épisodes historiques vivifiants. Voici une brève introduction au WITCH.

WITCH était davantage une idée en action qu’une organisation. Fondée en 1968 par un groupe de féministes radicales à New York City qui voulaient faire du théâtre guérilla, des réunions de sorcières apparurent et disparurent à travers le pays, en même temps que des opportunités se présentaient pour réaliser des actions éclairs.

Le premier mouvement WITCH est né de l’idée que les luttes des femmes ne devaient pas être mornes mais joyeuses. Pour renverser le patriarcat, il fallait sortir avec vivacité, peindre la rue de couleurs, chanter, danser. On ne fait pas une révolution déprimée ; tout au contraire, c’est la joie politique qui brise la dépression et fait surgir la puissance féminine. Des femmes par dizaines mirent ces principes en application d’abord à New-York, puis les sorcières s’essaimèrent à travers tous les États-Unis, même par-delà les frontières.

La première action fut un rassemblement à Wall Street le jour de Halloween, le festival religieux annuel des sorcières druidiques. Effrayé, le marché boursier a rapidement chuté. En 1969, le lendemain de la Saint Valentin, WITCH a fait irruption simultanément aux Salons du Mariage de New York City et San Francisco. « Attaquez les faiseurs de putains » ont-elles dit aux futures mariées et à leurs mères. Les tracts de WITCH déclaraient que « le mariage est une institution déshumanisante — une prostitution légale des femmes… On dit aux femmes dès leur enfance que leur seul vrai but dans la vie est de jouer le rôle de femme et de mère pour leurs héritiers mâles. On ne lui permet comme seule identité celle d’appendice de l’homme…. La cérémonie du mariage est le rituel symbolique de notre passage de la propriété du père à celle du mari. » Durant la manifestation, les sorcières chantaient « Voici les esclaves, sorties de leurs tombes. »

Parce qu’elles pouvaient être réalisées par un petit groupe et qu’elles étaient à la fois drôles et politiques, les actions de WITCH se sont rapidement propagées à travers le pays. Les femmes de Boston sont intervenues dans des bars. Celles de Washington DC lors de l’investiture présidentielle. Les femmes de Chicago ont réalisé des actions éclairs partout. Le 16 janvier 1969, huit étudiantes de l’Université de Chicago ont jeté un sort au président du département de sociologie qui avait récemment licencié une professeure populaire. Habillées de noir, le visage peint en blanc, elles lui ont dit « de prendre garde à la malédiction, à la malédiction des sorcières. »

Quelques années auparavant, la plupart des gens se moquait encore des prétentions féministes. Elles avaient obtenu le droit de vote après tout, le reste n’était que vaines tergiversations. Dans les années 50, les femmes étaient marginalisées et tournées en ridicule dans les mouvements militants. Elles étaient considérées comme en passe de détruire les classes révolutionnaires en fragmentant les revendications. Mais désormais, les digues étaient rompues, désormais des femmes avaient saisi et articulé le grand réservoir de rage et d’écœurement, dissimulé juste sous la surface.

Jusqu’à aujourd’hui, dans toutes les sociétés occidentales le travail a été divisé sur la base du sexe, entre autres facteurs. Les rôles dévolus aux hommes et aux femmes diffèrent entre les cultures mais partout l’éducation des enfants suit la séparation entre modèles féminin et masculin : des canevas qui sont configurés par les films que l’on regarde, les histoires que l’on écoute, les publicités que l’on voit…

Les nouvelles idées féministes qui émergèrent dans les années 1960 s’attaquèrent à ces modèles. Elles se fondaient sur la conviction que les rôles sexués étaient dégradants, anachroniques en plus de conforter la domination masculine. De plus en plus de gens commençaient à prendre conscience que tout cela n’avait rien de naturel, il n’y avait rien qui a priori entraînait la supériorité des hommes dans la division sociale du travail. En d’autres termes, le temps était venu d’en venir à bout. Les processus historiques et économiques, les rapports de production concourant aux rôles sexués devaient être mis à jour. À partir de là, on pouvait envisager de les transformer.

Il ne s’agissait pas de nier que des différences physiologiques existent entre les personnes. Bien sûr, la plupart des « femmes » ont un vagin. Considération philosophique d’ampleur qui sert d’argument à toute une flopée d’intellectuels contre le féminisme. Seulement ces différences ne sont investies de sens qu’à partir du moment où elles prennent place dans des configurations sociales particulières, des dispositifs qui organisent la production (de biens, de services, de désirs) et la reproduction sociale en classifiant les individus en groupes sociaux, en leur assignant des tâches et en implémentant des hiérarchies entre ces groupes et leurs activités.

L’histoire avait d’un coup écarquillé bien des yeux, obligés de reconnaître que la situation des femmes était largement pénible et désavantageuse. Il s’agissait alors de faire sauter tout le dispositif et tous les moules qui servaient à canaliser et segmenter la société. Dans les termes de Deleuze et Guattari, « l’on doit reconnaître que les mouvements de libération féminine portent à l’état plus ou moins ambigu ce qui appartient à toute exigence de libération : la force de l’inconscient lui-même, l’investissement du champ social par le désir, le désinvestissement des structures répressives. » Si le désir est refoulé, c’est parce que toute position de désir, si petite soit-elle, a de quoi mettre en question l’ordre social établi : non que le désir soit a-social, au contraire. Mais il est bouleversant : trop multiple, sans queue, sans tête, incontrôlable. En somme : le pôle révolutionnaire du féminisme apparaît dans la puissance de vivre les institutions elles-mêmes comme mortelles, de les détruire ou de les changer suivant les articulations du désir et du champ social en faisant de la pulsion de mort une véritable créativité institutionnelle.

Il fallait devenir explosives. À plusieurs mais contre les inerties des groupes militants traditionnels. Quoi de mieux alors que de s’appeler sorcières ? Des travaux d’historiennes ont souligné la portée symbolique d’une telle dénomination. Silvia Federici montre par exemple que l’image dépréciée de la sorcière a été utilisée pour réprimer les femmes rebelles depuis les premières chasses aux sorcières jusqu’au XVIIIè siècle. Au niveau idéologique, il y a un lien étroit entre l’image dégradée des femmes forgée par les démonologues et l’image de la féminité construite par les débat de l’époque sur la « nature des sexes », qui canonisait une femme stéréotype, faible de corps et d’esprit et biologiquement sujette au mal, servant efficacement à justifier le contrôle des hommes sur les femmes ainsi que le nouvel ordre patriarcal. Durant cette période, les femmes qui outrepassaient les barrières imposées par la société capitaliste naissante étaient lourdement réprimées. C’étaient les sorcières : les sages-femmes qui entendaient contrôler leur corps, les vieilles femmes détentrices d’un savoir-faire et de traditions villageoises qui étaient en train de s’effacer, celles qui se souvenaient des émeutes qui avaient rythmé la fin du Moyen Âge, celles qui savaient user de plantes et de charmes et concurrençaient le modèle prôné par les scientifiques au service du Roi…

Une accusation récurrente lors des procès de sorcières était qu’elles s’adonnaient à des pratiques sexuelles débridées et dégénérées, copulaient avec le diable et participaient à des orgies ayant lieu pendant le sabbat. Mais elles étaient aussi accusées de générer une passion érotique excessive brouillant les esprits masculins. Il était facile pour un homme pris sur le fait d’une relation illicite de prétendre qu’il avait été ensorcelé pour échapper au déshonneur ; de la même manière de nombreuses familles utilisaient l’accusation de sorcellerie pour mettre fin à une relation que le fils entretenait avec une femme qu’elles désapprouvaient. Il s’agissait de réprimer les désirs en affirmant l’autorité masculine. Une femme sexuellement active constituait un danger public, une menace à l’ordre social, elle était accusée de ruiner les hommes moralement et surtout, financièrement.

La chasse aux sorcières et la répression des femmes dispersa et fragmenta les énergies latentes de contestation de l’ordre social établi en distillant des rivalités en trompe-l’oeil et en confinant les désirs dans des boîtes scellées à double tour. À la fin du XVè siècle, en Italie, en France et surtout en Allemagne, des artisans commencèrent à se liguer contre les femmes qui prétendaient exercer le même métier que le leur, de peur que la concurrence dégrade leur honneur et leur pouvoir. Ils refusaient de commercer avec des femmes et traitaient de « salopes » et de « sorcières » celles qui résistaient. Bien sûr, ces oppositions étaient orchestrées et ne reposaient sur rien de matériel et concret, sauf sur les tirades martelées par les hommes d’Eglise et d’Etat. Mais cela donnait à tout le monde un sentiment d’impuissance vis-à-vis des groupes sociaux dominants et de leurs normes. De cette manière, les pauvres devinrent absolument incapables d’affronter les autorités ecclésiastiques et l’ordre laïque, de revendiquer une redistribution des richesses et une remise à plat des statuts sociaux.

Des milliers de femmes qui ont pris part aux mouvements de libération à la fin des années 1960 (ce qu’on a appelé la seconde vague féministe aux Etats-Unis, contexte dans lequel le WITCH apparut), certaines se souvinrent de cette histoire quand elles revendiquèrent être sorcières. C’est que sous le stigmate se dissimulait le danger : s’il avait fallu déprécier l’image des sorcières aussi bien physiquement que théoriquement, c’est que la possibilité de la sorcellerie inquiétait la société patriarcale. Parce qu’avec la sorcellerie, on cachait la résistance des femmes assujetties, on essayait d’écraser les velléités émancipatrices, on colmatait les explosions féminines.

Ce qui est important ce ne sont pas les femmes, ni les hommes d’ailleurs mais le désir d’autonomie qui a l’impudence de surgir contre toute convention sociale, familiale, économique ou psychologique. Ce qui est important c’est que la sorcière subsiste dans toutes les femmes et dans tout. La sorcière, c’est la face inquiétante et révolutionnaire qui n’attend que de se retourner sur elle-même pour faire s’effondrer l’ordre et les normes, de peur.

Manifeste WITCH

La Sorcière est dans toutes les femmes et dans tout.
C’est le théâtre, la révolution,
la magie, la terreur et la joie.
C’est la conscience que les sorcières et les gitans
furent les premiers combattants de la guérilla et de la résistance
contre l’oppression — l’oppression des femmes
à travers les siècles.
Les sorcières ont toujours été des femmes qui osaient être
excitantes, courageuses, agressives,
intelligentes, non conformistes, curieuses,
indépendantes, libérées sexuellement, révolutionnaires.
(Cela explique peut-être pourquoi neuf millions d’entre elles
ont été brûlées comme sorcières).

Les sorcières furent les premières personnes sympathiques
et les premières trafiquantes
Les premières à pratiquer le contrôle des naissances
et l’avortement,
les premières alchimistes
Elles ne s’inclinaient devant aucun homme,
étant les seules survivantes de la culture la plus ancienne de toutes,
celle où hommes et femmes partageaient également les tâches
dans une société véritablement coopérative
avant que la répression mortelle spirituelle, économique, sexuelle,
de la « Société Phallique, Impérialiste »
ne l’emportât et ne se mit à détruire la nature
et la vie humaine.

La Sorcière vit et rit en chaque femme
C’est la partie libre de chacune d’entre-nous,
sous les sourires timides,
la passivité devant l’absurde domination masculine,
le maquillage ou les vêtements étouffants
qu’impose notre société malade.
Il n’y a pas d’adhérentes WITCH.
Si vous êtes une femme et osez regarder en vous-même,
vous êtes une Sorcière.
Vous établissez vos propres règles.
Vous êtes libres et belles.
Vous pouvez être invisibles ou apparentes,
selon comment vous choisissez de faire connaître ou non votre sorcellerie.

Vous pouvez former votre propre assemblée de sœurs sorcières
et faire ce que voulez.
Vos cibles : tout ce qui est répressif,
dominé par l’homme, cupide, puritain, autoritaire.
Vos armes sont le théâtre, la magie, la satire, les explosions, les herbes,
la musique, les costumes, les masques, les autocollants,
la peinture, les balais les poupées vaudous, les fouets, les chandelles les clochettes toute votre magnifique imagination sans limite
Votre pouvoir vient de vous mêmes
en tant que femme,
du partage, de la discussion et de l’action
de concert avec vos sœurs.
Vous vous êtes jurées de libérer nos frères
de l’oppression et des rôles sexuels stéréotypés
et de vous libérer vous-mêmes
Vous êtes une sorcière en tant que femme
indomptée, furieuse, joyeuse et immortelle.
Vous êtes une sorcière en disant haut et fort
« Je suis une sorcière »
et en pensant à cela.

Tout comme ses actions éclairs, WITCH ne traîna pas. En 1970, c’était fini.

Heureusement, les sorcières sont immortelles. Elles sont réapparues ici et là depuis. Tout dernièrement, elles étaient en tête du cortège de la manifestation parisienne du 12 septembre dernier sous la forme de Witch Bloc. Voir Witch Bloc lors de la manif du 12 septembre et Contre la loi travail, les sorcières sortent du bois ou encore un entretien du Witch Bloc parisien sur Manifesto XXI.

© LaMeute – Dare

On en trouve à Paris et à Toulouse. Mais nul ne sait où et quand elles apparaissent. Et nul ne doute que notre époque a besoin de sorcières….

Source
Silvia Federici - Caliban and the witchRacines et Branches

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