Matériaux

De 1968 à 2018 : regard sur les luttes (L. Bantigny)

Discussion avec Ludivine Bantigny

L’historienne Ludivine Bantigny a sorti cette année un très réjouissant ouvrage de synthèse sur mai 68, qui lui a valu de nombreuses interviews sur le sujet. Bien sûr, nous n’avons pas pu nous empêcher de lui poser quelques questions sur « les événements » de 1968, mais nous avons surtout préféré discuter avec elle d’autres choses : les jeunesses, les fractures au sein de la société et du travail, la police, les survivances de la lutte des classes aujourd’hui, et les différences entre le mai français et le mai « rampant » italien.

G : Pour commencer, on pourrait dire qu’un thème qui unifie ton travail, c’est ta réflexion sur la jeunesse. L’un des protagonistes que tu citais dans ton histoire des jeunes dans les années 50 1 disait que la société devenait une société de « jeunes ». Plus exactement, on demandait une « jeunisation » des vieux : il fallait de plus en plus être dynamique, au goût du jour, créatif… Est-ce qu’on pourrait dire qu’aujourd’hui on retourne vers une « société de vieux », où les dominants auraient tendance à être plus âgés et auraient l’esprit qui va avec (plus conservateur, respectueux des règles, notamment dans le cadre de l’économie), le tout se doublant d’une hantise des jeunes (les casseurs, etc.) ?

LB : D’abord il faut bien se souvenir que c’est compliqué de parler de la jeunesse de manière générale. Si on ne s’intéresse pas aux autres critères et caractéristiques, ce qu’on appelle intersectionnalité en sciences sociales (prendre en compte différentes variables sociologiques et regarder leurs effets superposés), on a une vision très essentialisante et naturalisante des jeunes. Ça revient par exemple à dire qu’ils sont plus contestataires ou rebelles parce qu‘ils sont jeunes, ce qui est faux. Il faut croiser ça avec des effets de génération, des effets de période. Pour cela, on ne peut pas trop parler de « société de vieux ». En réalité, il importe peu que le pouvoir soit concentré dans les mains de gens qui ont 40 ou 60 ans, le problème c’est qu’il est concentré dans les mains de ceux qui ont du capital, dans tous les sens du terme. C’est une petite élite qui impose une politique qui sert leur intérêt.

Pour ce qui est de la responsabilisation des jeunes, on peut lire la situation française par contraste avec la situation scandinave où il est normal que les jeunes fassent des études, décident de faire un voyage pendant un an, de bosser, de reprendre les études, etc. Et ils sont aidés pour le faire. En France on n’a pas vraiment de valorisation de la créativité et de la découverte, les seules choses qui importent c’est le travail et la rentabilité. Cette tendance pèse sur les jeunes, mais si on se focalise sur eux, on ne voit pas que tout le monde est victime de ces contraintes-là. Encore une fois ce n’est pas strictement une question d’âge. Les licenciements économiques, la formation continue, le chantage au chômage, tout ça contribue à mettre une pression constante sur l’ensemble des salariés, à les pousser à « se responsabiliser », en fait : les contrôler. Il faut être compétitif, compétitif.

G : La créativité comme « valeur » est depuis longtemps récupérée par les forces économiques. Comment tu distingues entre une créativité jeune et une créativité « valorisée par le Capital » ?

LB : C’est vrai qu’il y a d’un côté le discours de la créativité véhiculé par Macron et le gouvernement, qui disent que c’est très bien Uber parce qu’avec tout le monde peut être entrepreneur de soi-même – soyez créatifs, soyez auto-entrepreneurs de vous-mêmes. Les sociologues Boltanski et Chiapello l’ont bien montré2, il y a eu un détournement extrême des revendications des mouvements de 68 : retrouver des éléments de responsabilité, de créativité, de développement de soi dans le travail. Dès mai 68, les protagonistes de l’évènement étaient très lucides : ils savaient que le capitalisme allait essayer de s’approprier leurs revendications et leurs critiques. Avec Uber et leurs équivalents, on voit bien ce qu’est une créativité dévoyée : quand on bosse toute la journée dans sa voiture deux fois moins chère que les taxis, ce n’est pas dans ce cadre-là qu’on peut être extrêmement créatif.

Si au lieu de consacrer autant d’énergies dans la publicité et les start-up, on pouvait en investir dans des affaires plus positives… Je connais des jeunes qui travaillent jour et nuit pour des projets de communication ou de marketing, c’est une énergie folle dépensée au service d’une boîte de lessive ou d’une marque de pneu. Toute cette énergie créative, si on l’investissait dans l’art, dans l’artisanat, ce serait génial. De ce point de vue, je me reconnais dans le projet des situationnistes : il faudrait que l’art soit dans la rue, qu’il soit dans les cafés ou dans les musées. Ils pensaient l’art de vivre. Mais justement, cette dynamique a été récupérée par la pub. Maintenant quand on pense art de vivre, on pense à la dernière revue « Mode et Travaux ».

G : Toujours sur la jeunesse : tu dis dans ton bouquin sur mai 68 qu’il y avait une certaine homogénéité de la jeunesse. Mais aujourd’hui quand on regarde la jeunesse, on voit qu’il y a des groupes très séparés : les jeunes étudiants des grandes métropoles, ceux qui vivent à la campagne, ceux qui viennent des banlieues elles-mêmes déjà très différentes entre elles. Ils gravitent tous dans des univers très différents. Dans les luttes contre la loi Travail, par exemple il y avait des luttes dans les banlieues et place de la République à Paris mais c’était bien souvent décorrélé. Alors qu’en 68, il y a eu un moment de convergence.

LB : On en revient à la nécessité de croiser les appartenances. En fait, en 68 la jeunesse est bien plus fragmentée que ce que l’on croit, les étudiants ne constituaient qu’une toute petite minorité. Globalement, les étudiants ce sont les enfants de la bourgeoisie (12% d’une classe d’âge, moins de 10% enfants d’ouvriers, moins de 5% enfants d’agriculteurs). Ils constituent un monde presque ghettoïsé. De même pour les critères politiques, la jeunesse est très clivée. Par exemple, on voit beaucoup de jeunes dans des manifestations de droite en 68, des jeunes femmes avec des drapeaux tricolores flottant au vent qui criaient « vive de Gaulle ! ». D’un côté on a une jeunesse elle-même fragmentée (les étudiants, les ouvriers et les paysans) qui se retrouvent à la faveur des évènements, de l’autre on a des jeunes fachos. Tous les jours le groupe Occident et l’Action française manifestent. Et puis une part conséquente des jeunes défend le pouvoir. Il n’y a aucune raison de penser que la jeunesse aurait une position politique privilégiée.

Ce qui fait qu’en 68 il y a cette coalescence exceptionnelle, c’est justement l’évènement, le surgissement même de l’évènement. Pas simplement 68 d’ailleurs, mais aussi ce qui s’est passé avant. Bon nombre d’étudiants se sont sentis solidaires et ont voulu se délester de leur identité sociale (« on veut pas être des fils et filles à Papa »), ils ont voulu créer des convergences. J’ai un copain kabyle qui vivait dans le cinquième arrondissement par exemple, qui était un quartier très algérien dans ces années 50-60. En 68 il avait 16 ans et était plutôt un gamin des rues. Quand il a entendu la révolte étudiante, il s’est dit « j’y vais ! » Le milieu étudiant c’était pour lui un milieu fascinant avec des gens riches mais ils se sont bien entendus. Avec l’affrontement et tout ce qui se joue de physique, il y a des solidarités qui se créent. Le rapport à la violence est important et après il faut discuter, discuter, discuter. Bien sûr il y a eu aussi des rejets, par exemple des ouvriers qui se disaient « mais c’est qui ces bourgeois ! »

Le levier fondamental, c’est la communication. Dans les AGs en 2006 contre le CPE (contrat première embauche), on parlait beaucoup des banlieues comme il y avait eu les émeutes de 2005 dans les banlieues avec Zyed et Bouna. Il y avait des votes en solidarité des jeunes qui avaient été inculpés lors des révoltes de l’année précédente. Mais effectivement, pendant le mouvement loi Travail et pendant Nuit Debout, et dans une moindre mesure en 2006, on a quand même pu avoir l’impression d’une juxtaposition des différentes composantes sociales sans qu’elles parviennent à s’unir. Mais il y a eu quand même un point où on a vu s’esquisser une convergence : les violences policières. Le mouvement contre la Loi travail a été très réprimé, notamment dans les premières manifestations de jeunes dans la période entre mars et avril. Ça, ça a quand même créé une conscience du commun entre cette jeunesse-là, qui est plutôt blanche (dans le sens de la construction sociale des assignations) et plutôt aisée, et la jeunesse des quartiers populaires. Parce que ces jeunes des banlieues qui sont parfois montés dans les AGs parisiennes pouvaient dire : « vous voyez, cette violence que vous subissez maintenant, nous on la subit tous les jours. Et qu’est-ce que vous avez fait pour nous jusque-là ? Il faut que vous preniez conscience de ça, venez un peu et là on pourrait véritablement travailler ensemble ».

5 avril 2016 à Paris

G : Est-ce que dans les années 60 ce n’était pas plus simple parce que les villes étaient moins composées de microcosmes sociaux, que la géographie sociale était moins fragmentée ?

LB : En fait, les grandes villes, notamment Paris étaient encore des villes ouvrières dans les années 60. Quand on regarde les archives policières du mois de Mai 68, on voit dès les premières arrestations de jeunes que ceux-ci sont loin de n’être que des étudiants. Il y a beaucoup d’ouvriers, des plongeurs de restaurant, des garçons de café, des boulangers, etc. La segmentation socio-spatiale rend peut-être ces croisements plus difficiles aujourd’hui. Reste que la création de liens doit se faire avec intelligence et respect. Il ne suffit pas d’aller avec ses gros sabots à Cluny en disant « bah viens on va manifester contre la loi travail » : il faut passer par un long travail de connaissance mutuelle. Le premier pas, c’est la prise de conscience qu’il faut se décloisonner.

G : Tu passes une bonne partie de ton livre à étudier les notes de police. Qu’est-ce que tu penses de la fonction et du rôle de la police ?

LB :  Le problème c’est que, comme la jeunesse, la police n’est pas une entité homogène. On le voit très bien en 68 : du policier municipal au garde-mobile en passant par le CRS et le policier national, il y a toute une gradation. Ce n’est pas le planton de la circulation du coin qui va matraquer les manifestants. Parfois la police nationale tente de protéger les jeunes des matraques de leurs collègues CRS et gardes-mobiles. Il faudrait travailler avec les sociologues de la police qui sont de plus en plus nombreux pour pas tomber dans les stéréotypes évidents. Même pendant Nuit Debout, j’ai vu des policiers municipaux qui se sont dit « mais qu’est-ce qu’on m’oblige à faire là ! », notamment à l’occasion de l’affaire des flics qui avaient vidé les soupes distribuées par la commission SDF sur la Place de la République.

CRS, mai 68

Pour l’instant, la question décisive est celle de la convergence, et il y a de la matière pour en faire. En ce moment, on pourrait passer nos journées à aller à des rassemblements de solidarité envers des gens qui ont subi la répression pendant le mouvement contre la loi travail et ses conséquences. Ce matin j’étais à une AG anti-répression. Je ne sais pas si vous connaissez la compagnie Jolie-Môme, c’est une compagnie qui joue de la musique dans tous les mouvements sociaux et le chanteur Loïc a été arrêté pendant la loi Travail parce qu’il été accusé d’avoir donné un coup de pied à un vigile alors que c’était vraisemblablement le vigile qui lui en a mis un. Quand nous serons assez forts ce sera à eux de la police de se poser la question dans quel camp ils sont. Les fraternisations on peut en citer des exemples à la pelle. N’oublions pas que l’armée, ce sont des gens qui viennent en général de milieu populaire. Ce qui va faire retourner la situation c’est le moment, l’événement.

G : Qu’est-ce qui configure la conflictualité ? Une lecture en termes de lutte des classe peut sembler difficile aujourd’hui non?

LB : Moi je suis marxiste et je pense que cette lecture est toujours pertinente même s’il faut la nuancer. La conflictualité de classe sociale est primordiale même s’il ne faut pas s’arrêter là. Je suis aussi féministe, militante anti-raciste. Dans notre société, il est très difficile de tenir une réflexion sur l’importance de la couleur de peau, à cause de la tendance au discours très universaliste : « mais non y a pas de blanc, y a pas de noir ». Dans les faits, ce sont surtout les blancs qui ne se mettent jamais en question. Encore une fois il s’agit moins d’une question d’épiderme que de catégorie sociale. Je pense qu’il faut enrichir le marxisme et la perspective de classe en partant de là : il faut commencer par se délaisser de nos identité de dominants (blanche ou blanc, homme, riche, cultivé-e, etc.). À partir de là on pourra commencer à discuter avec les jeunes racisé-es par exemple.

Mais cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner la lecture en termes de lutte des classes. Il suffit de s’intéresser aux témoignages actuels pour le comprendre. Ce matin j’étais sur le piquet de grève des travailleuses de l’Holyday Inn à Clichy, c’est une lutte qui dure depuis octobre, des femmes de chambre d’un hôtel de la place de Clichy qui sont payées à la chambre, elles ont des conditions de travail horribles et sont totalement exploitées. Elles ont un courage incroyable. J’ai passé deux heures là-bas et j’étais transie de froid. Elles, elles ont passé toute la journée sur leur piquet de grève. Là on est dans l’intersectionnalité : elles subissent l’exploitation de classe, de genre et une oppression raciste, très clairement. Elles me racontaient que la direction était venue mettre des produits détergents sur leur piquet de grève pour les faire fuir. Mais elles l’ont pris symboliquement aussi parce qu’elles sont noires : « Parce qu’on sent mauvais, c’est pour ça qu’il faut mettre des produits autour de nous ? »

Grévistes Holiday Inn, octobre 2017

Sur la question de savoir si les différences de classe étaient plus visibles avant qu’aujourd’hui, il me semble que la segmentation socio-spatiale, qui rendrait les modes de vie des riches moins visibles, n’est pas si récente. Ce phénomène est apparu très tôt parce que le processus d’haussmanisation (qui s’est déroulé dans les années 1860) a amené la segmentation sociale dans les villes avec des quartiers bourgeois à part. Par ailleurs, aujourd’hui, les grands bourgeois on les voit tout le temps au travers des médias, on les a sous nos yeux, on sait comment ces gens-là dépensent leur argent : ils ne savent même plus quoi en faire… Il suffit d’allumer sa télé ou d’ouvrir son journal pour avoir les résultats de l’enquête d’Oxfam qui doit montrer que 82% des richesses produites vont dans les mains de 1% de la population. Ces chiffres-là, on ne les avait pas il y a 100 ans.

D’autre part on a parfois l’impression qu’au XIXe siècle il y avait les prolétaires d’un côté et les patrons de l’autre et que ce serait différent aujourd’hui. Mais en fait le spectre, le camaïeu social existait déjà à l’époque et même au niveau ouvrier : les ouvriers de la soie lyonnais, qui ont été les fers de lance de la lutte dès les années 1830, étaient des ouvriers extrêmement qualifiés, très cultivés, très alphabétisés pour l’époque avec une intelligence politique importante. Ils tenaient plutôt bien leur vie, leur situation n’avait rien à voir avec celle d’une ouvrière du textile à Roubaix ou d’un mineur de fond. Même chose dans l’agriculture et chez les employés c’était très divers. Je pense donc qu’on ne doit pas considérer que le XIXe et le début du XXe aient été plus simples socialement, la diversité existait déjà. Les étudiants « bobos » du Ve étaient déjà « bobos » en 1830 quand ils se sont joints aux ouvriers sur les barricades, comme ils l’étaient en 1968. En 1830 les étudiants représentaient à peine 1% de leur catégorie d’âge et ils étaient pourtant sur les barricades, au moins certains.

G:  Dans ce cas, le problème serait que les travailleurs ne se voient plus comme membre de la « classe ouvrière » ? Si nous admettons qu’il y avait déjà auparavant de la diversité dans la classe travailleuse (mais nous pensons qu’elle est bien plus diverse aujourd’hui), alors ce qui explique peut-être la séparation des travailleurs aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus d’expérience de soi comme appartenant à un grand mouvement ouvrier, il n’y a plus de grands collectifs de défense des travailleurs, il y a l’apparition d’une « classe moyenne » extrêmement fourre-tout entre le prolétariat et les capitalistes, il y a une atomisation des métiers et des échelles de salaire plus continues. Et les gens ne travaillent plus dans des grandes manufactures où ils voient bien qui est l’ennemi, qui est l’ami. Dès lors, ils ne peuvent plus faire fond sur une expérience ou des intérêts communs.

B: C’est sûr. Dans un bouquin, j’ai essayé de repartir des années 80 qui sont pour moi un tournant fondamental sur les plans économiques et idéologiques, C’est intéressant de montrer qu’après les années 68, il y a eu une volonté assez marquée de détruire les collectifs de subversion de l’ordre social, donc de casser notamment les collectifs ouvriers, sous-traiter de plus en plus pour détruire les grands bastions, les grandes usines (Renault-Billancourt et autres) et tenir ce discours comme quoi il n’y avait plus d’ouvrier et donc plus de conscience de classe. Et ça a eu des effets très performatifs. Quand on te répète pendant 10-20 ans qu’il n’y a plus de classe ouvrière, plus de conscience de classe, tu finis par le penser, même quand t’es ouvrier.

“The hand that will rule the world – One big union”, 1917

Moi je ne suis pas ouvriériste, je ne pense pas que la Révolution sera faite par l’Ouvrier Spécialisé sur sa chaîne de montage d’automobile. Mais si on prend au sens strict la catégorie de l’INSEE des ouvriers, elle représente encore plus de 20% de la population active, ce qui n’est pas du tout négligeable. C’est seulement un peu moins qu’en mai 68 (27-28% à l’époque, 21-22 aujourd’hui). Et puis le travail ouvrier aujourd’hui on en trouve énormément dans le tertiaire et dans de nouvelles industries (chimique ou pharmaceutique par exemple). On se dit souvent que le travail à la chaine, c’est le temps modernes de Chaplin, et puis voilà. Mais aujourd’hui le travail à la chaine, c’est McDo, les opérateurs téléphoniques dans les centres d’appel, les caissières des supermarchés. Et là quand il y a des luttes, il y a des effets de solidarité. Je pense qu’aujourd’hui il y a un enjeu fondamental dans le fait  de pouvoir parler de toutes les luttes qui existent. Il y en a énormément, des centaines par ans. Sauf qu’on n’en entend jamais parler et qu’elles n’ont pas le même impact qu’une grève à Peugeot Sochaux ou à Billancourt. Donc je pense qu’il y a un gros travail à faire sur la visibilité.

A l’inverse il y a des genres d’ « informations » qui font que les gens ont plutôt tendance à vouloir s’opposer à ceux qui sont socialement en-dessous d’eux. Je pense que le grand mal que font les média mainstream aujourd’hui c’est de créer des ennemis intérieurs, par exemple les musulmans. On ne peut pas ouvrir son JT sans entendre parler d’un fait divers quelconque qui aurait impliqué un jeune de banlieue, et comme par hasard plutôt arabe sur les bords, ou plutôt black sur les bords. Quand on nous répète de manière lancinante que les délinquants sont les noirs de banlieue, on finit par le penser. Ça devient difficile de se dire que les vrais délinquants ce sont les évadés fiscaux ou ceux qui trafiquent et se font de l’argent à n’en plus finir et ne savent plus quoi en faire. Donc je pense qu’un des enjeux importants, c’est les média : c’est vraiment important de créer des média alternatifs.

C’est banal de le dire, mais quand on voit la concentration des média dans les mains de quelques grands patrons de grande industrie, des armes notamment… Bon ça veut pas dire que les journalistes sont inféodés mais quand même quoi. Quand on voit aussi les salaires des journalistes : Patrick Cohen sur Europe 1 gagne pas moins de 40 000 par mois pour faire un créneau de 2 heures. Je pense que c’est beaucoup de travail de faire la matinale d’Europe 1 mais comment voulez-vous qu’un mec qui gagne 40 000 par mois puisse vouloir mettre en péril quoi que ce soit ? D’abord il est hors du monde. Je l’ai vu en vrai une fois, à l’occasion d’un concours de films historiques où on était tous les deux jurys. Son train de vie, c’est hôtel-château de la région bordelaise avec chauffeur. Matin midi et soir les grands restaurants, les grands crus, les machins avec les notables du coin, les présidents de conseils régionaux, membres du Parti socialiste… Ils fleurent ensemble et ne sont plus du tout dans le monde. Quand on l’entend sur Europe 1 présenter ses trucs, parler de la baisse des retraites et tout ça pendant qu’il gagne 40 000 euros par mois pour dire ses 2-3 conneries le matin… Il n’a aucun intérêt à faire autre chose.

Et encore j’ai aussi eu l’occasion de rencontrer Nagui. C’est un présentateur très connu à la télé. Il a fait un petit scandale l’autre jour parce qu’il est aussi présentateur radio sur France Inter et il a dit « je fais ça pour le bénévolat » alors qu’il doit gagner aussi 40 000 euros pour son émission. Mais pour lui c’est de la gnognotte par rapport à ce qu’il gagne à la télé. Donc ça avait fait scandale parmi les journalistes de Radio France. Bref les média c’est un problème. On préfère nous parler de Macron dans les moindres détails de ses déplacements au lieu de la vie quotidienne des ménagères de l’Holyday Inn.

Nagui et Mélanie Page : Les amoureux s’offrent une Summer Party au Byblos

G : On aimerait discuter de quelques points de comparaison entre mai 68, que tu as étudié, et la période de l’autonomie italienne (voir notre article ici). Cette année le gouvernement veut commémorer mai 68 alors qu’en Italie les activistes de la décennie 68-78 restent des terroristes, en tout cas pour la partie radicale. Que dis-tu du clivage qu’on présente souvent dans la gauche française, entre une gauche « traditionnelle » (syndicats, partis trotskistes ou insoumis) qui se dit héritière de mai 68, qui est plus réformiste on va dire, et de l’autre une gauche qui se reconnaît plus dans l’autonomie italienne, qui se dit révolutionnaire, prête à l’action directe, et libère des espaces autonomes (ZAD, occupations). 

LB : Je ne suis pas sûre que le clivage que tu présentes entre une gauche réformiste héritière de mai 68 et une gauche autonomiste héritière de l’autonomie italienne soit absolument pertinent parce que ça supposerait de dire que 68 tenait juste du truc de doux rêveur alors que c’est un mouvement très divers et, je pense, assez révolutionnaire au sens où il va très loin dans l’interrogation fondamentale sur la société telle qu’elle va, sur le pouvoir, etc. L’esprit de l’autonomie existait aussi en 68. D’ailleurs Lotta continua en 69 s’est appelée comme ça parce que c’était « ce n’est que le début, la lutte continue », c’était un prolongement vécu comme tel du 68 français. Un certain nombre de militants italiens en France et notamment à Paris pendant mai 68 vont aller fonder Lotta continua du côté de Milan l’année suivante.

G: Mais justement c’est surtout la question des leçons de l’histoire. D’une certaine façon là où a échoué mai 68, c’est là où a réussi l’autonomie italienne en se permettant de se prolonger sur 10 ans. Ce qu’elle a réussi, c’est aller plus loin dans le refus du travail, au moins chez les autonomes, alors que le mouvement de mai 68 semblait très inquiété par les problèmes de l’emploi, du chômage, comme tu le relèves très bien dans ton livre. Et ils allaient plus loin dans la question du rapport à la police aussi, en n’hésitant pas à défendre violemment des espaces conquis. Est-ce que ce ne serait pas ce qui les rend plus difficilement récupérables et en même temps plus inspirants aujourd’hui que le mai français ?

LB : Alors déjà quand on parle de l’autonomie italienne, on parle de l’autonomie ouvrière. Donc je ne suis pas absolument sûre qu’on puisse soutenir que l’autonomie italienne aurait rejeté le travail. C’est principalement des ouvriers et principalement des questions du type travailler moins, travailler différemment mais pas arrêter complètement le travail.

Par ailleurs on oppose le mai « rampant » italien au mai 68 français. Mais le mai 68 français a commencé plus tôt et duré bien au-delà de 68. Pour moi le 68 français commence vraiment en janvier (il faut être historienne pour pouvoir dire que l’année commence en janvier !). A Caen, dès janvier, des affrontements très violents opposent les CRS et de jeunes ouvriers, des étudiants et quelques agriculteurs. Et qui sont ces mobilisés ? Ce sont des gens qui viennent des campagnes, qui sont vraiment des ruraux. Des usines qui étaient dans la région parisienne ont été délocalisées pour trouver une main d’œuvre jugée « plus docile ». Mais meilleur marché aussi. Donc ils protestent parce qu’ils s’aperçoivent qu’ils gagnent beaucoup moins que les mêmes qui font le même boulot en région parisienne ; et eux ils n’ont pas de conscience de classe au départ, leurs parents sont agriculteurs. La classe ouvrière naît dans le mouvement.

Et puis le mouvement de 68 se prolonge pendant les années 70. C’est vrai que la stratégie électoraliste de la CGT (« vu notre lancée et les dernières élections, on va gagner celles organisées par de Gaulle pépères et arriver au pouvoir, venez pas nous embêter avec une grève générale ») étouffe le mouvement dans l’œuf mais une partie de la dynamique s’est prolongée dans la décennie suivante. En France il y a eu énormément de luttes, de grèves, d’occupations et même d’autogestions. On pense souvent à Lip mais pas seulement, il y a bien eu une quarantaine d’usines autogérées et même des séquestrations de contremaitres, de patrons locaux dans les années 70, ce qui est nouveau en France. Des occupations aussi. Ce qui se passe dans la décennie 70 est aussi intéressant, voire plus intéressant, politiquement et socialement que les événements de 68. Le mouvement de mai ne se réduit pas au mouvement officiel PC-CGT avec des revendications de remonter les salaires et après « reprise victorieuse du travail dans l’unité » comme disait l’Humanité. Je pense que de ce point de vue on peut faire une comparaison entre les segments chronologiques de l’Italie et de la France, qui sont à peu près les mêmes. Et le moment de basculement c’est 77-79 dans les deux cas où le mouvement s’épuise contre l’ordre.

Note : pour compléter ce débat sur l’autonomie italienne, ajoutons que :

  • L’autonomie italienne ne se limite pas à l’autonomie ouvrière ; dès le début il y a une conjonction étudiants-ouvriers qui fait que même ce qu’on appelle l’autonomie ouvrière n’est pas à proprement parler « ouvrière ». Et celle-ci se dilue d’ailleurs à partir de 73 dans l’autonomie issue de la nouvelle composition de classe : à ce moment-là, avec la précarisation du travail, autonomie ouvrière n’est plus le fer de lance du mouvement, qui se reconfigure surtout autour des pratiques de réappropriations collectives en ville. Du coup les insubordinations ouvrières sont désormais comprises dans tout un ensemble de pratiques qui n’existaient pas avant, et dans ce cadre la lutte depuis l’usine est moins importante tactiquement parlant.
  • Sur le refus du travail, il faut veiller à ne pas opposer une caricature à une autre : en effet le refus du travail n’est pas l’arrêt complet, c’est un comportement ouvrier d’insubordination, c’est-à-dire que ce n’est pas non plus vouloir moins de travail ou travailler différemment, c’est surtout la contestation d’un rapport de pouvoir, une négation sans projet de résolution. D’ailleurs, c’est le capital qui va enregistrer le refus du travail pour le résoudre dans une nouvelle organisation de la production, pas les ouvriers, comme le montre l’article « Le refus du travail » de La Horde d’or, qu’on lira à profit sur cette question.

Notes   [ + ]

1.Le titre officiel est Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des « Trente Glorieuses » à la guerre d’Algérie
2.Boltanski et Chiapello, Le Nouvel esprit du Capitalisme

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