Culture impopulaire

Adieu Manu !

Si depuis quelques semaines le mouvement des gilets jaunes a pris la rue, il a aussi pris les réseaux sociaux et il a pris la parole. On le sait bien : le pouvoir ne sépare pas seulement les riches et les pauvres, il distingue ceux qui ont le droit de parler, ceux qui peuvent légitimement penser, ceux qui sont susceptibles d’apparaître… Lorsque comme aujourd’hui, on entend les voix plus vivantes de ceux qui ne sont rien plutôt que les paroles surgelées des experts de BFMTV, c’est que quelque chose est en train de changer.

Nous reproduisons ici le neuvième texte qui nous a été heureusement envoyé par la page facebook Les lettres jaunes.

Cher Manu,

Lors de ton allocution  à la télévision, tu ressemblais à un rat de laboratoire coincé dans son propre labyrinthe. Tu es ce malicieux discoureur, ce rat des villes voulant charmer la misère du rat des champs. Tu es un citadin, un homme d’en haut, qui du ciel, s’adresse aux hommes d’en bas. Alors, tu peux t’abriter derrière tout l’artifice institutionnel ; derrière l’or millénaire et l’héritage de France ; derrière des tours de passe-passe et autres astuces politiciennes. Nous n’y croyons plus. Ton jouet est cassé ! La croyance est morte. Tes mots ne portent plus ; tout sonne creux, faux. Tu ne laisses pas l’impression de gouverner ; tu laisses l’impression d’être toi-même gouverné par des instances qui te dépassent. En réalité, tu ne décides de rien ; tu ne gouvernes plus. Aie l’honneur au moins d’avouer aux français que tu n’as jamais été un représentant de ceux d’en bas, mais un représentant de la « Start-up Nation » d’en haut.

Tu as beau annoncer des réductions et des hausses, des baisses et des avantages, débiter un catalogue de mesures dont le montant est estimé à 10 milliards d’euros… Ta voix ne porte plus. Dans le royaume de ceux d’en haut, nous le savons, il n’y a pas de donation. Votre code d’honneur est le « win-win », le gagnant-gagnant. Ce que tu donnes d’une main tu le reprendras tôt ou tard de l’autre.

Comment vas-tu expliquer à tes chers collègues de l’Union européenne que tu décides d’offrir 10 milliards à ceux d’en bas sans jamais les récupérer ? Comment vas-tu expliquer à tes collègues emprunteurs de la dette française que la pression fiscale va diminuer quand elle est nécessaire pour maintenir de faibles taux d’intérêts ? Comment vas-tu transformer un budget dont la devise est « un euro dépensé, un euro justifié » ?

Cher Manu, tu resteras toujours pour nous un homme de calcul ; un homme qui anticipe rationnellement chaque événement afin d’en évaluer les pertes et les profits. Tu n’aimes pas la justice sociale ; tu veux simplement acheter la paix par la voie des billets ! Tu es le profil même d’un européen qui croit que le marché est le royaume de la concorde retrouvée. Au diable tes 100, tes 200, tes 300 euros ! Pour nous, le problème est désormais ailleurs.

Dans ton royaume de la paix marchande, tu dois te confronter à des mécanismes et des sanctions européennes : respect des traités, des déficits budgétaire… Or te voilà maintenant en faute ! Et aujourd’hui, les commissaires d’en haut se penchent déjà sur ton cas, et te rappellent déjà à la charte d’honneur d’en haut : comment finances-tu, Manu ? Bien sûr, tu viendras avec tes experts de Bercy, tes calculettes ambulantes capables d’expliquer que tout a un sens, que tout fonctionne, que la croissance va jaillir à nouveau… Bref, tu bricoleras une réalité ! Tu tenteras de sauver ton monde idéal ! Ton monde qui n’existe pas, qui n’est déjà plus !

À l’heure d’une époque où le système est financé par le crédit ; où tout passe par des anticipations de crédits qui maintiennent l’illusion d’un avenir radieux, tu t’en remets à des formules du temps de la sociale-démocratie, où ceux d’en haut et ceux d’en bas trouvaient encore des compromis sociaux par l’intermédiaire des syndicats. Mais ce temps-là est révolu ; ce temps n’existe plus. Alors Père Noël, oublie tes cadeaux par milliers ! Garde tes emballages du temps d’avant ! Nous voilà entrés dans le temps des catastrophes : cette fin du monde que tu as toi-même évoquée. Une fin du monde où le système basé sur une rotation permanente de l’argent ne tient plus. Où la machine à crédit a dépassé toute possibilité humaine ; où la machine à croissance détruit la planète ; où la machine à budget détruit les hommes d’en bas ; où la machine à rêves nous révèle enfin ses coulisses : celle d’un cauchemar climatisé dans lequel nous vivons, dans lequel nous survivons.

Alors, cher Manu, nous n’allons pas attendre que tu te réveilles ; nous n’allons pas attendre que tes médecins européens te plongent encore dans une nouvelle spirale de folie ; nous allons te renverser pour remettre les choses sur leurs pieds : faire que l’organisation de notre vie commence toujours par en bas avant de s’élever en haut, et faire une bonne fois pour toute que l’argent ne soit plus le Dieu de demain !

Mon cher Manu, ta couronne d’or ne nous plaît plus ! Tu es un roi désargenté ! Tu es un roi déshérité ! Tu es un roi sans royaume, un roi nu ! Tu es un roi qui se meurt, et nous allons enfin te porter le coup de grâce !

Adieu Manu !

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