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De notre captivité et de notre salut

Certains textes sont d’époque, parce qu’ils déploient les traits qui, bon gré, mal gré, en sont devenus les fondamentaux. Sans doute la collection des thèmes qui se trouvent dans celui-ci n’est-elle pas introuvable ailleurs sous forme d’idées plus ou moins nouvelles, plus ou moins rabâchées. Mais ce que nous cherchons encore, c’est la force d’un esprit, d’un style qui saurait reprendre ce que nous savons déjà pour transformer la reconnaissance des faits en énergie. Ce texte, envoyé par un lecteur, est une contribution en ce sens. On pourra ensuite le qualifier, si on y tient, de poétique.

« ​Et voici le plus important de tous les signes: l’existence d’une poignée de gens, pour le moins, qui sont profondément mécontents de l’état actuel des choses et qui souhaitent vivement une amélioration. Quel meilleur signe attendre ? ​»

William Morris, ​Contre l’art d’élite

Avant de m’élever jusqu’à ma propre conscience, j’ai longtemps parcouru les entrailles de la terre et de notre monde commun, comme bon nombre de mes compagnons revenus à la vie. Chaque jour je vivais du désir de celui qui est façonné par les lois de notre modernité, chaque jour je m’effondrais du sommeil altéré que les hommes emplis de ce défaut d’accomplissement connaissent si bien. C’est ainsi que j’en étais venu à haïr ma vie et ses aspirations perverties. C’est aussi en cette circonstance que je remarquai, empreint de ce doute qui change à jamais votre existence, qu’il ne fût pas une personne autour de moi qui ne maudissait le temps.

J’ai vu un nombre incommensurable de ces hommes et de ces femmes qui, dans leur travail rationalisé qui sépare le labeur du bonheur, sont dégradés un peu plus chaque jour devant ces inextinguibles flux de matériaux inertes ou immatériels — d’impératifs sans commencement ni fin,​ ​l’imagination s’atrophiant au rythme du vacarme insupportable des soupirs et autres grognements contenus. Ainsi en sont-ils réduits à n’être plus autre chose que le prolongement organique de ce qui soumet leur geste, qui n’est plus cet héritage qui s’affine et se perfectionne dans le libre loisir de l’accomplissement, mais un tourment qui a été imposé à leur corps et à leur intellect et ce jusqu’à ce que toute forme de contrainte finisse par devenir comme « allant d’elle-même ».

Nous en viendrions ainsi presque à douter, à entrevoir dans leur regard morne une lueur d’ataraxie, que cette besogne ne leur est pas plus insupportable qu’une autre ; que tout cela leur est devenu, au fond, ​égal, tout comme la manière dont ils se considèrent entre eux. Pour le comprendre, il n’y a qu’à entendre les invectives qu’ils se lancent tout en se contorsionnant dans tous les sens pour parvenir au plus vite à l’accomplissement de leur ouvrage : ils ne savent plus​ ​vraiment ce qu’ils sont. Pourtant​, qui les en blâmerait ? Mais surtout : qui s’étonnerait de cette situation inextricable ? N’en est-on pas déjà à considérer les fruits de la terre comme de la mélasse nutritive et la vie animale comme une simple marchandise ? N’est-ce pas là l’implacable fortune d’une vie​ subie passivement dans la pesanteur du temps morcelé—de ce gigantesque mirage qui s’est édifié entre l’homme et la vie ? Au lever de chaque jour nous pouvons voir croître davantage le charme de cette vieille maxime érigée en nouvelle table des valeurs :​ le temps ​épargné pour l’existence à consommer ; ​la richesse avant la vie pour la vie devenue misère. Pareille servitude volontaire n’avait en effet encore jamais accompagné cette vie de forçat — sans trêve lucide ni espoir digne.

Ainsi, je vous le demande, comment donc retrouverions-nous un peu de clarté quand la folie elle-même est devenue un point d’ancrage universel ? Aussi, comment ne pas ployer devant ce « tourment infini » réalisé ​ ? C’est sans surprise que l’​otium en vient à prendre, dans ces conditions de vie crépusculaires, non plus la teinte de l’émancipation mais celle de la résignation, parent inféodé à la sujétion, et qu’ainsi tant d’êtres brisés plongent à bras ouverts dans toute sorte de distraction anesthésiante pour oublier leur bagne.

Voilà pourquoi les heures passent, même dans le repos, toujours aussi péniblement… Jusqu’au jour où une intuition latente finit par éclater à la surface de la conscience, au risque, bien souvent, de la déchirer complètement. Que de fois ai-je songé, le cœur lourd, à ces compagnons qui, s’éveillant au milieu de cette nuit de poix, se demandent soudainement avec effroi si cette vie ne fut pas de tout temps un long sommeil ensorcelé — un long cauchemar — et ces paupières alourdies par maints narcotiques le gardien muet de leur détresse…

***

Cette détresse a fait son temps. Cette détresse, voilà ce dont nous ne voulons plus ! Nous voulons lui substituer l’espoir retrouvé. Non pas l’espoir artificiel des idéologues professionnels, mais celui, raisonné, qui déclame avec passion que tout est enfin redevenu possible, car tout a été mis à terre ​—​ au plus bas où l’on pouvait l’y mettre. Ne serait-il pas temps en effet, maintenant que nous avons pris toute la mesure de nos échecs, de reprendre en main notre histoire commune et de rendre enfin cet environnement plus fécond ? ​Ne nous revient-il pas de droit, à nous autres opprimés, le privilège de desceller l’informe rouage d’où pendent les chaînes de tout un chacun ? Ce monolithe destructeur, broyeur de toute forme de vie et de dignité a un nom, marqué au fer dans la chair de ceux qu’il travaille corps et âme, à tout instant du jour et de la nuit : capitalisme. La fin de sa domination porte elle aussi un nom, précisément ce nom qui est sur toutes les lèvres depuis que le feu de la raison a rejailli sur les artères du luxe et du mépris : révolution.

Révolution. Son temps semble être enfin revenu et il va nous falloir beaucoup de sang-froid pour que celle-ci ne nous fasse pas perdre toute lucidité. Aussi, n’en faisons plus jamais un doux rêve à caresser ou une fin en soi mais le commencement d’un effort partagé et commun : celui d’une société égalitaire où plus un homme ne sera abaissé à faire les basses besognes pour un autre. Enfin, si abattu que nous soyons, ne détournons plus jamais le regard de ce que notre soumission a produit mais tirons-en plutôt notre force ainsi qu’une volonté inébranlable à transformer ce monde bâti sur la ruine. Ou comme le disait Eschyle dans son Prométhée enchaîné, apprenons maintenant ​« qu’aux outrages il faut riposter par des outrages ».

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« Si nous voulons la transformation en propriété collective de la propriété individuelle de la terre et des grands instruments de travail, si nous voulons l’enseignement intégral et la destruction de tous les privilèges et de tous les monopoles, c’est précisément parce que nous sommes convaincus que nous les méritons tous, que nous devons les conquérir car tout est à nous et qu’on ne nous donnera rien si nous ne l’arrachons pas à ceux qui possèdent tout injustement. Il faut aller de l’avant, jusqu’au triomphe de l’anarchie et du collectivisme, c’est-à-dire jusqu’à la destruction de tous les pouvoirs autoritaires et monopoles de classe, où il n’y aura ni papes, ni rois, ni bourgeois, ni curés, ni militaires ,ni avocats, ni juges, ni notaires, ni politiciens, mais où il y aura une libre fédération universelle d’associations ouvrières, agricoles et industrielles libres. »

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