Situation

Révolution, contre-révolution et guerre en Syrie

Si l’actualité politique est bien remplie en France, nous devons sans cesse nous rappeler qu’ailleurs aussi il se passe des choses, qu’il est nécessaire de réfléchir à l’international. Nous publions cette reprise d’une émission de Sortir du capitalisme, tant pour donner, une fois encore, des éléments de réflexion et de contextualisation que pour faire à nouveau écho aux problèmes syriens et à ceux qui doivent les affronter, et qui ne disparaissent malheureusement pas quand les média les oublient.

Aux racines du soulèvement syrien de 2011 : une contre-histoire

Il y a bien eu une révolution en Syrie en 2011, celle d’une majorité du peuple syrien. Ce soulèvement était dirigé contre un régime dictatorial militaro-policier au pouvoir depuis un demi-siècle, et qui d’un capitalisme d’État militaro-bureaucratique a évolué vers un capitalisme de prédation au profit de l’entourage des Assad et d’une bourgeoisie d’Etat. Et ce sont ces politiques de prédation et leurs effets néfastes (chômage, appauvrissement, exode rural), dans un contexte de crise mondiale du capitalisme, de Printemps arabe et de vagues de sécheresse, qui ont poussé à une révolte du peuple syrien en 2011.

Ce soulèvement n’est en rien dirigé contre l’anti-impérialisme « socialiste » d’Al-Assad, puisque celui-ci n’existe pas : occupation du Liban (1976-2005) notamment dirigé contre l’OLP de Yasser Arafat, soutien à la guerre du Golfe de 1991, proximité avec l’Arabie Saoudite, participation à la « guerre contre le terrorisme » des années 2001, répression des mouvements pro-palestiniens et de l’Intifada kurde de 2004… les Assad ont toujours pratiqué un opportunisme géopolitique (pro)impérialiste.

Des organisations de tendances diverses (libérales, islamistes, de gauche, kurdes) manifestent ouvertement leur opposition au régime au travers de la déclaration de Damas de 2005, qualifiant celui-ci de « totalitaire » et de « sectaire ».

Néanmoins, ce n’est qu’à partir de mars 2011, dans le sillage du Printemps arabe en Tunisie et en Egypte, et en réaction notamment à des provocations du régime, qu’on assiste à une mobilisation anti-régime du peuple syrien, plus progressive qu’ailleurs en raison du souvenir vif du massacre de Hama en 1982 (entre 10 000 et 40 000 morts).

Répression, insurrection généralisée et militarisation de l’opposition : une population révoltée face à une dictature sanglante

Le régime répond avec un mélange de répression féroce des manifestants (surtout des arabes sunnites) et de réformes destinées à se prémunir d’une insurrection généralisée contre lui (mesures en faveur des islamistes, des kurdes et des fonctionnaires, réformes cosmétiques des institutions sécuritaires d’exception, fermeture préventive des usines).

Le soulèvement se généralise néanmoins, avec une libération de certaines villes et des manifestations qui gagnent l’ensemble des villes du pays, malgré une répression sanglante, parfois sous-traitée à des chefs de tribus, des mafieux ou même au PYD. Les villes libérées sont auto-administrées par des comités insurgés fonctionnant de manière plus ou moins démocratique, avec des transformations sociales notables : abandon des pratiques éducatives autoritaires, pluralisme politique, création de médias indépendants (féministes, arabo-kurdes, contre-culturels, etc.). Face à la répression et sa militarisation, une partie des insurgés décident de s’armer, certains se joignant aux déserteurs de l’armée syrienne pour former l’Armée Syrienne Libre (ASL).

La montée des forces armées islamistes radicales : entre stratégie de pourrissement du régime et soutien massif des pays du Golfe

L’insurrection syrienne fait cependant face à une stratégie de pourrissement du régime : libération des islamistes radicaux de prison, attisement des tensions entre communautés, sur-répression des insurgés laïques par rapport aux insurgés islamistes… Ces derniers, très minoritaires au départ, vont croître du fait de cette stratégie et du soutien financier des pays du Golfe. Le régime a alors pu se présenter comme un rempart contre une insurrection qualifiée en bloc d’islamiste radicale, créant un écran de fumée qui, repris en chœur par des chancelleries et des médias occidentaux au nom de « l’anti-terrorisme » –, a réussi à berner une bonne partie des populations occidentales.

Grâce à un financement abondant des pays du Golfe et d’une perte de vitesse de l’ASL (notamment due à une faible aide militaire occidentale), on assiste à partir de 2013 à une croissance des organisations armées islamistes, certaines ambigües quant à leurs intentions (Front islamique), d’autres explicitement en faveur d’une dictature islamiste (Al Nosra, Daech, etc.), mais qui ont toutes commis des crimes de guerre et ont porté un coup fatal à l’auto-administration civile laïque. Daech va même s’imposer en 2014 sur une large partie du territoire syrien avec des méthodes dictatoriales et totalitaires, un épisode bien connu en Occident. Ce qui est moins connu, en revanche, c’est qu’il ne sera combattu par l’armée du régime que lorsqu’il représentera une menace directe à ses propres intérêts, montrant bien qu’il ne s’agit pas une « guerre contre le terrorisme » mais d’une contre-révolution sanglante.

Les écueils de l’intervention de l’OTAN contre Daech

Sous prétexte de lutter contre Daech, mais en réalité contre l’insurrection syrienne, la Russie interviendra militairement en Syrie aux côtés de l’Iran et du Hezbollah, forces étrangères sans lesquels l’armée du régime ne serait jamais parvenue à l’emporter militairement. L’intervention occidentale contre Daech n’est certes pas de même nature, mais elle fut critiquée d’emblée en Syrie, non pas en défense de Daech, mais parce qu’elle était perçue comme un soutien militaire au régime, qui avait d’ailleurs pu user impunément d’armes chimiques sur sa population, et qui désormais pouvait bénéficier d’un puissant soutien aérien occidental pour reprendre des territoires insurgés, sans parler des conséquences directes des bombardements de l’OTAN (centaines de morts et une destruction des silos à grains).

Les YPG, branche armée du PYD, branche syrienne du PKK (parti nationaliste kurde turc), vont être les principaux supplétifs au sol de l’OTAN, et vont bénéficier de son aide militaire et financière, en dépit de leur attitude contestable vis-à-vis du soulèvement syrien depuis 2011 et de son alliance avec la Russie à partir de 2016 – même s’il y a également des reproches à faire au CNS (Conseil National Syrien), principale organisation syrienne d’opposition, au sujet de leur rapport aux revendications kurdes. Cette attitude va d’ailleurs se retourner contre eux en octobre 2019, lorsqu’ils seront lâchés par leurs alliés étasuniens, et préféreront remettre certains territoires aux mains du régime plutôt qu’elles ne tombent entre celles de l’État turc, avec des conséquences funestes du côté des populations civiles.

La gauche face au conflit syrien : une auto-critique nécessaire

La Syrie est désormais partagée en différentes zones d’influence impérialistes (turque, russe, irannienne), et sera probablement reprise par l’armée de Bachar Al-Assad au cours des prochains mois. Les grands vainqueurs du conflit sont donc des puissances impérialistes et autoritaires, lesquelles ont parfois été soutenues à gauche et à l’extrême-gauche au nom d’un « anti-impérialisme » de type guerre froide – qui avait alors abouti à un soutien aux régimes dictatoriaux du camp soviétique. Une analyse complètement dépassée par une montée des impérialismes russe et iranien et par un déclin de l’hégémonie étasunienne au Moyen-Orient, aboutissant à un soutien à des régimes dictatoriaux (Syrie, Russie, Iran) accompagnée parfois d’une lecture complotiste des Printemps arabes niant l’existence de mouvements populaires autonomes de protestation (à l’instar de Macron faisant des gilets jaunes des simples pions des services secrets russes). Cette même gauche a parfois également soutenu l’intervention de l’OTAN contre Daech, malgré ses limites soulevées plus haut. Le sort tragique de l’insurrection syrienne rend plus que jamais nécessaire une auto-critique des analyses géopolitiques traditionnelles à gauche et à l’extrême-gauche : pour, enfin, rendre justice aux révolutionnaires syriens.

Armand Paris de Sortir du capitalisme

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