Hebdromadaire

Hebdromadaire #5 – Purger la koutume de Bolsonaro

Sommaire : Purge, Nouvelle-Calédonie, Bolsonaro, Yémen et Malfaiteurs

Nous sommes au regret de vous annoncer que le dromadaire anthropologue qui s’était engagé à faire une chronique hebdomadaire pour notre journal est parti en vacances sans prévenir, pour une durée indéfinie. En attendant, et pour que cette rubrique très consultée ne demeure pas lettre morte, nous en confions la régence intermittente à quelque jeune stagiaire de notre rédaction, qui a bien voulu écrire cette succulente revue de presse, nouvelle mouture.

La Purge

Cette semaine a notamment été marquée par un nouvel épisode de délire policier, qui a été l’occasion pour le nouveau ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, de prouver sa virile fermeté en remplissant les rues de fonctionnaires armés le soir d’une enfantine fête des bonbons et des sorcières.

C’est qu’une semaine avant Halloween, commençaient à circuler sur les réseaux sociaux des messages appelant à une « purge » contre les policiers1. La lecture des règles de cette purge, inspirées du film American Nightmare, vaut le détour :

L’idée a plu à tant de monde que le programme de la purge d’Halloween s’est répandu sur Snapchat, prenant une « ampleur nationale » (Essonne, Lyon, Grenoble, etc.), et suscitant plusieurs versions différentes des règles, certaines visant particulièrement la police et l’Etat, d’autres appelant seulement à des guerres de rue entre équipes constituées.

Peu après le déclenchement de l’indignation journalistique et alors que la police peinait à dénicher des « propagateurs de la haine », un des initiateurs de la Purge a cru bon de s’auto-dénoncer sur Twitter.

Pas de quoi apaiser le ministre de l’Intérieur, qui a commenté : « Il prétend que c’est ‘une mauvaise blague’, il sera poursuivi. Indéfectible soutien à nos forces de l’ordre ». Son procès aura lieu fin novembre :

Le jeune Isérois de 19 ans, à l’origine du premier message devenu viral, sera jugé le 28 novembre pour « provocation, non suivie d’effet, au crime ou délit », après son appel pour le soir de Halloween. Il évoque, de son côté, une « énorme » plaisanterie2.

Bilan des courses de la terrorisante soirée qui s’annonçait : « Sept personnes ont été arrêtées à Lyon ; à Montgeron (Essonne), une épicerie a été attaquée par trois jeunes masqués et une bouteille d’acide jetée sur des policiers. Au total, 116 interpellations ont été effectuées, selon un communiqué de presse du ministère de l’intérieur, donnant lieu à 82 gardes à vue »3. De quoi occuper certainement les « 15 000 forces de l’ordre » mobilisés ce soir-là pour manger un sandwich dans leur camion !

Nicolas Dupont-Aignan, très excité par ces quelques méfaits perpétrés par « la racaille », a fourni dans un éclair d’invention littéraire une punchline qui pourrait être notre mot d’ordre pour les prochaines années : « La France s’ensauvage, l’Etat reste impuissant ».

Le fait que cet épisode de « purge » ait été pris avec un tel sérieux par les autorités, alors que la population folâtrait déguisée dans les rues ou regardait avec incrédulité son poste de télévision, révèle surtout à quel point la police se sait détestée et vit comme un cauchemar l’idée que sa propre violence se retourne contre elle.

Bolsonaro élu président au Brésil

Avec l’élection de Jair Bolsonaro à plus de 55% des voix au Brésil, les éditorialistes français ont pu rajouter un pin’s sur la carte de l’horreur qui tient compte des « pays démocratiques » ayant « viré à l’extrême droite », ou en voie de le faire4.

Le président Emmanuel Macron, très lucide également sur la situation, nous a mis en garde contre un « retour à l’Europe des années 1930 » :

Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l’Europe de l’après-première guerre mondiale à la crise de 1929, déclare le président de la République. Il faut l’avoir en tête, être lucide, savoir comment on y résiste.5

Et, comment y résiste-t-on ? En « portant la vigueur démocratique et républicaine » bien sûr ! Une vigueur qui a justement fait ses preuves en Allemagne dans les années 1930, comme aux Etats-Unis ou au Brésil aujourd’hui.

La koutume contre le référendum en Nouvelle Calédonie

Le dimanche 4 novembre, un référendum est censé décider de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, la « dernière colonie » française. A l’heure où les inégalités sont au plus fort en Nouvelle-Calédonie et où l’idée « mixité sociale » apparaît plus que jamais comme une supercherie, certains groupes kanaks contestent l’idée même de référendum. A ce qu’il semble, les différentes communautés vivent déjà indépendamment :

Nouméa, la « capitale », est l’éclatant symbole de ces mondes parallèles, qui se côtoient sans véritablement se mêler. Les quartiers huppés du sud de la ville comptent moins de 5 % de Kanak quand, dans les quartiers sociaux de Kaméré, Ducos ou Montravel, sept à huit habitants sur dix sont kanak6.

Des Kanaks regroupés au sein du « Mouvement des Groupes Révolutionnaires Koutumiers Kanak » ont pris l’initiative de déclarer eux-mêmes l’indépendance coutumière sur leur territoire. Ils expliquent qu’ « ici, l’État français est déjà destitué car c’est la « Koutume » qui régit la vie ». Se livrant à des actions de marches et de blocages (hôtels de luxe, mines), ils ne souhaitent parler qu’à l’Etat pour que leur indépendance soit purement et simplement reconnue (et non votée).

« Les rich·es sont de plus en plus rich·es »

« Toujours plus de richesse et plus de milliardaires dans le monde ». C’est ce que le journal Le Monde a bien voulu nous rappeler une énième fois avec une accablante panoplie de chiffres issus d’études très sérieuses. Ceux qui réduisent le féminisme à la question de l’égalité ont néanmoins de quoi se réjouir, car les femmes sont apparemment de mieux en mieux représentées :

A noter, les femmes détiennent 40 % de la richesse mondiale. C’est en Europe et en Amérique du Nord que l’on trouve les proportions les plus élevées de femmes milliardaires.7

Après ce tableau abrutissant, on nous avertit cependant que :

« Le risque de guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine pourrait cependant perturber la croissance économique dans chacun des deux pays, et par conséquent la création de richesse qui en découle », souligne Josef Stadler chez UBS.

Photos de Yéménites mourant de faim

En espérant que ce « scénario sombre » (sic) pour l’économie mondiale soit conjuré par les talents de nos diplomates, on peut continuer à se rassurer, à s’émouvoir ou à se rincer l’œil sur des photographies d’enfants yéménites « mourant de faim », publiées par le New York Times, qui ont été censurées de Facebook pour nudité8.

Le quotidien américain a publié, samedi 26 octobre, plusieurs photos d’enfants yéménites souffrant de la famine provoquée par la guerre qui oppose depuis 2015 rebelles houthistes soutenus par l’Iran à une coalition menée par l’Arabie saoudite – un conflit qui a fait environ 10 000 morts, selon l’ONU.9

« Ah ! ne cesserez-vous point de maufaire ? »

Depuis Bure, où se joue l’avenir du nucléaire français, qui veut y enterrer ses déchets, des militants poursuivis sous le chef d’inculpation d' »association de malfaiteurs » appellent à organiser des « bals des malfaiteurs » partout en France le 10 novembre10. Ils ont rédigé à cet effet une très belle histoire médiévale pour expliquer l’origine de ces bals :

On raconte qu’un jour, au Royaume d’Atome, furent graines de révolte jetées au vent. Et qui de se percher au faît des arbres pour y narguer gens d’armes, qui de s’enchaisner devers les machines aux dents longues, qui de parer maints repas et de chanter biaus chants pour donner joye et coeur à toute la compagnie.

Tant et si bien cez chouettes hibous firent la nique au Roy et au sien Procurateur, que cestui-là eut tost fait de leur envoyer son armée portant haut l’escu et la gazeuse, tandis que cestui-ci les mandoit devant son tribunal et lor parloit ainsi :
– Ah ! ne cesserez-vous point de maufaire ? dit le Procurateur. Faudra-t-il que je vous mette en geôle ?
– Gardez donc, rirent-ielles, vos geôles pour celleux qui les ont construites ! Si c’est malfaire que de s’aimer et d’aimer la forest, si c’est malfaire que d’être pour icelle que vous estrillez de vos machines rempart ou pavoi, alors, si fait, malfaiteurs sommes !

On conte alors qu’en tout le Royaume leur réponse fit si grand bruit qu’aux vespres venues chacune et chacun s’assemblèrent. Il y avoit là tant de jouvencels que de vieillards, et tant fameux noceurs que graves philosophes, et tous disoient à part eux : « si malfaiteurs sont, alors certes le sommes aussi ! ». Les sorcières mesmes, que le vil mépris des hommes avoit tenu au dehors des cités, étoient venues pour dire : « malfaiteuses avons toujours été dans vos bouches : l’heure est-elle enfin venue de le clamer ensemble en nos danses et nos chants ? »

Ainsi prit corps, dit-on, par un soir de novembre, le premier bal des malfaiteurs. Puis il y en eut d’autres. Et d’autres encore. Et encore. »

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