Situation

19 avril-21 avril 2018 : coagulation générale !

Manifs, pique nique, banquet : retour sur 3 jours décisifs

Une lectrice au ton farouche parce que déterminé nous a fait parvenir ce petit récit subjectif. Du 19 au 21 avril, à Paris, le mouvement entamé depuis la mi-mars dans les universités, les gares et ailleurs a vécu un tournant : entre émeute, évacuations, perte de repères et multiplication de gestes liants.

Tandis que nous ne sommes plus qu’à quelques jours d’un mai qui s’annonce explosif, revenons donc sur ces 3 jours intenses qui ont suivi la manifestation du 19 avril. La « coagulation générale » en était le mot d’ordre, avec la présence de soignants, de postiers, de cheminots et d’étudiants à divers événements. Espérons que cela puisse déboucher sur un agenda commun.

19 avril : manifestation et « pique-nique occupatoire »

Autour du 19 avril, on peut dire qu’un sommet du mouvement en cours depuis mars a été atteint. Bien que la « Sorbonne mère » soit demeurée porte close pour éviter toute tentative d’intrusion, on apprend tous les jours qu’un nouvel établissement a été bloqué ou occupé. Les cheminots sont en grève reconductible dans plusieurs gares. Les postiers organisent des actions de blocage avec des renforts de tous les secteurs. Tolbiac s’impose comme départ commun pour les manifs et comme point de chute pour se retrouver le soir, après des journées bien remplies. Dans ce foisonnement, le désir de relier les foyers de luttes en une force commune se fait partout sentir.

Quelques torchons ont l’indécence d’écrire que « la « convergence des luttes », ou du moins des cortèges, ne s’est pas opérée en ce jeudi 19 avril ». Pourtant, ce jour-là, le « cortège de tête » parisien est très hétéroclite : on y rencontre des cheminots, des étudiants, des postiers, des retraités, aussi bien que les traditionnels kways noirs de ceux et celles qui veulent s’anonymiser, d’où qu’ils proviennent. Fait notable : des soignants en blouse ou en pyjama de bloc sont montés en tête de cortège dès le début de la manif, derrière une banderole qui affirme la communauté des luttes : « L’hôpital déraille, Macron perd ses facultés ». L’hétérogénéité du cortège rappelle d’ailleurs le meilleur du printemps 2016, lorsque jeunes encagoulés et syndiqués affichés ont pris part mutuellement aux affrontements et se sont défendus sans distinction.

Après l’accueil chaleureux des soignants par le Black Bloc, le départ est donné dans une ambiance électrique. La répression policière, notamment au niveau du boulevard Auguste Blanqui, est d’une extrême violence, et fait de nombreux blessés. Des soignants croulent sous les coups de matraque, les étudiants étouffent dans les nuages de lacrymo, un cheminot reçoit un éclat de grenade dans l’oeil, une manifestante fait une crise de panique. Jusqu’au terminus place d’Italie, l’envie d’en découdre est palpable. Les slogans hostiles et les doigts d’honneur pleuvent sur les policiers.

Pendant la manifestation, un petit papier tourne pour signaler un rendez-vous dans le jardin de la Pitié Salpêtrière. On s’y retrouve un peu au compte-goutte, car les accès principaux sont d’abord contrôlés, puis fermés. Quelques personnes se font virer manu militari depuis l’intérieur, mais rentrent à nouveau, astucieusement, par la faculté de médecine, accompagnées d’une centaine de personnes. On pique-nique alors joyeusement pendant que des types en costard s’affolent de voir autant de monde dans le jardin. Parmi quelques prises de paroles sur la situation des hôpitaux, la Zad, et la nécessité de coaguler les luttes, un communiqué est lu, que je reproduis ci-dessous :

Pique-nique occupatoire dans le jardin de la Pitié

Communiqué des occupant.es de la Pitié Salpêtrière.

La société malade. La situation est inédite : attaque simultanée contre l’université et les cheminots, tractations en vue de remettre en cause le statut des fonctionnaires, politique d’État raciste contre les réfugiés, les banlieues et les prisonniers, répressions policières à tout-va. On investit dans l’armée, on bombarde la Syrie, alors qu’on attaque militairement et chimiquement la zone rebelle de Notre-Dame-des-Landes. Le pouvoir garde cependant la main sur le cœur pour évoquer le « malaise à l’hôpital ». La rage bout dans les services. Depuis vendredi dernier, nous savons que Martin Hirsch prépare la suppression de 800 postes dans l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris, le non-remplacement des congés d’été, et même la remise en cause de l’unicité. À l’horizon : la privatisation des établissements de soin. Les vagues promesses de revoir la T2A, qui conditionne le financement de l’hôpital à la multiplication d’actes de soin, ne nous abuseront pas : personne ne sait aujourd’hui vers quoi le gouvernement veut aller. Et rien ne nous autorise à être optimistes.

Nous. Sur nos lieux de travail, c’est partout le même phénomène : toujours plus de besoins et toujours plus de solitude pour y faire face. La politique du gouvernement est sans appel. Elle applique à la lettre le modèle néolibéral consistant à atomiser les problèmes, à isoler chacune et chacun. Son mot d’ordre, c’est « sélection partout » : entre les bons et les mauvais étudiants, les anciens et les nouveaux cheminots, les bons zadistes et les mauvais zadistes, les titulaires de l’hôpital et les hospitaliers qui ne seront jamais stagiérisés, les chômeurs qui cherchent un emploi et ceux qui n’en veulent pas. Le gouvernement dit ne pas croire à la coagulation des mécontentements tout en organisant soigneusement la convergence des déserts. Contre cette logique mortifère, nous souhaitons faire vivre un travail de composition dont Notre-Dame-des-Landes est l’emblème. Ce soir, il n’y a pas des soignants d’un côté, des usagers de l’autre, mais un nous qui choisit de se mobiliser pour prendre soin des lieux de soins.

Convivialité & aventures. Depuis plus d’un mois, les blocages fleurissent dans les universités. Les cheminots ont débrayé depuis le 22 mars, les foyers de lutte communiquent, les AG se connectent. Mais à l’approche du mois de mai, la multiplication des banquets et des occupations, l’invention d’une forme nouvelle de convivialité politique peuvent donner à la mobilisation le souffle dont elle a besoin. Chaque blocage est déjà l’occasion de nouvelles formes de circulation et de rencontre. Le temps libéré des étudiants leur permet de tracter dans les gares ou d’enquêter sur les conditions de travail. La grève des cheminots leur permet aussi de découvrir les joies d’un blocage de partiels. Les soignants en sous-effectif reçoivent aujourd’hui de leurs patients (postiers, militants, jeunes « déter’ ») les renforts nécessaires pour lutter contre la destruction de l’hôpital. Les moments de fête, comme samedi dernier à Tolbiac, comme le 21 au banquet que nous allons organiser, comme ici à X, nous permettent de tisser les amitiés et les confiances nécessaires au renouvellement de ces aventures.

Grève sociale & société des grèves. Depuis un mois, nous n’avons pas fait qu’acte de présence. Mais les grosses dates ont été clairsemées. Aujourd’hui, le mois de mai nous tend les bras. Nous voulons qu’il soit joli comme les mois de mai dont on se souvient. Pour cela, il nous faut entrer dans une véritable grève sociale, par la multiplication d’actions susceptible d’ouvrir des plages de résistance commune. Les banquets du Comité d’Initiative, au milieu de tout cela, se proposent d’ouvrir des espaces de réunions d’une authentique Société des grèves. À nous de l’inventer en nous parlant, en travaillant à une intelligence collective de la situation, et en nous retrouvant dans un lieu qui sera communiqué plus tard pour organiser dès la semaine prochaine le débordement général.

Paris, le 19 avril 2018.

Rendez-vous le samedi 21 avril à Tolbiac à 18h30 pour se retrouver autour d’un banquet et discuter de la suite, car cela ne fait que commencer !
Devant les épreuves que nous fait subir le gouvernement, organisons la riposte et continuons les solidarités.

A la fin des prises de parole, proposition est faite de partir en manifestation sauvage (à allure très modérée) vers la gare d’Austerlitz. Nous traversons la gare quasiment vide ; seul un cheminot au loin nous fait un signe de connivence. De là, galvanisés par les chants et l’émoi général, nous poussons quand même jusqu’à gare de Lyon, elle aussi vide. Cette effraction inattendue dans un monde sans travailleurs est saisissante : la manif perd son sens si elle ne peut exercer un appui réel sur la situation. Dans ce cas, elle est simplement démonstrative. A l’avenir, il ne s’agira plus de montrer quoi que soit, mais d’impacter. Nous finissons la soirée à Tolbiac. Ceux et celles d’entre nous qui rentrent dormir chez eux ce soir-là après s’être reposé au « home cinema » improvisé en plein air dans la fosse (Conquérir notre autonomie) n’imaginent pas la violence de ce qui s’y passera quelques heures plus tard.

20 avril : évacuation de Tolbiac

Au réveil, on apprend l’évacuation de Tolbiac avec Famas, matraque et tronçonneuse. Les médias tambourinent sur le coût des dégradations et la réussite de l’opération (garantie « sans bavure »), alors qu’il y aurait deux blessés graves dont un « entre la vie et la mort »1. Toute la journée, on s’interroge sur le sort de ce dernier : est-il dans le coma ? Est-il à tel hôpital ou à tel autre ? Pourquoi la préfecture persiste-t-elle à démentir les faits, malgré plusieurs témoignages concordants ? Après un premier rassemblement à midi, qui réunit peu de monde, le trottoir en face de Tolbiac se remplit à 18h de plusieurs centaines de personnes. Sur Facebook, la description de l’événement indique que « la guerre est déclarée » aux forces de l’ordre qui ont expulsé violemment les occupants, mais sur place, on s’ennuie ferme pendant une heure de prises de paroles « indignées ».

Le déclenchement impromptu d’une manifestation sauvage vient rompre cette inoffensivité gavante. A coups de tam-tam et de cris de ralliement, une partie de la foule s’arrache à l’inertie du rassemblement, et s’élance sur la dalle, puis dans les rues du 13ème arrondissement, en direction du périphérique. Le rythme est étonnamment lent, mais la circulation est bloquée durablement par des poubelles en feu lâchées au milieu de la route. Joli geste de convergence des luttes, une grosse poubelle se sacrifie d’elle-même en se jetant du haut d’un pont sur les camions de CRS, qui de leur côté peinent à rattraper les manifestants. Au niveau du périphérique, le cortège hésite : une partie des manifestants s’y embarque, mais d’autres les rappellent, inquiétés par l’absence d’issues et l’approche de la police. L’entrée du périph est néanmoins barricadée, avant que la manifestation ne se disperse dans les rues d’Ivry.

Conséquence du sacrifice de la poubelle

On se retrouve enfin à l’AG inter-facs prévue à Censier. Les occupants y tiennent manifestement à se distinguer de leurs collègues de Tolbiac, en barrant l’accès à l’intérieur des bâtiments, y compris aux toilettes, pour garder le lieu « propre ». Les murs sont recouverts de papier pour qu’on puisse s’y « exprimer » sans les « dégrader ». Une AG assez molle commence, et la rumeur de plus en plus certaine faisant état d’une personne dans le coma renforce l’inanité des propos qui y sont tenus par les discoureurs de toujours. La rage est palpable, mais les bureaucrates de tribune et leur auditoire assis réclament le silence. Dans le flot des interventions plus ou moins intéressantes, on nous signale quand même que « les kways noirs et les lunettes de piscine ne sont pas l’attribut de quelques radicaux en tête de cortège, mais sont devenus le lieu commun d’une époque ». Une tentative de manifestation sauvage sera interrompue au bout de quelques mètres par une nasse qui durera jusqu’à tard dans la nuit.

21 avril : banquet inter-luttes

Le lendemain, un « banquet inter-luttes » était prévu à Tolbiac le 21 avril à l’invitation du « Comité d’initiative » et des postiers du 92. Malgré l’évacuation, le banquet est maintenu sur la dalle en face de Tolbiac, mais sans les postiers, qui n’enverront qu’une petite délégation annoncer leur solidarité avec les soignants, les cheminots et les étudiants présents. Quelques centaines de personnes se rassemblent, sous une banderole « Coagulation générale », pour déguster des mets délicieux, entre riz aux légumes, pâtes au pesto et taboulé. Les discussions vont bon train sur la marche à suivre jusqu’au 1er mai, et notamment au cours de la semaine prochaine, qui est relativement vide d’événement.

Au milieu du banquet, quelques prises de paroles ont lieu : postiers, étudiants, hospitaliers, commerce, et un point sur le blessé de l’évacuation de Tolbiac, dont on est apparemment sûr qu’il a été refusé à l’entrée de Kremlin-Bicêtre, sans en savoir plus sur ce qu’il est devenu ensuite. Deux suites sont données au banquet : la première est un rassemblement quotidien, à 18h, sur la dalle jusqu’à ce que l’on connaisse la vérité sur le blessé ; la seconde est un rassemblement à la Gare du Nord en soutien aux cheminots, le mardi 24 avril (voir communiqué ci-dessous), d’une importance cruciale pour la continuation des grèves. On s’y retrouvera !

Rassemblement à Gare du Nord le 24 avril, 16h, Hall des Grandes lignes

Évacuation des communes de Tolbiac et de Saint-Charles, Censier menacé, incertitudes sur le sort de la ZAD dans la semaine à venir, possible coma d’un occupant victime de la BAC : après la tempête répressive, il nous faut tenir bon, et raviver au plus vite les mèches qui ont pu être affaiblies. L’offensivité générale de la manifestation du 19 avril, largement diffusée depuis et par-delà les rangs du black bloc, résonne encore dans nos têtes et surtout dans nos corps. A Paris, des manifestants se sont retrouvés le soir même au cœur de la Pitié-Salpêtrière pour discuter de la suite à donner à leur mouvement, avant de s’aventurer sauvagement dans deux gares vidées par les grèves. Le lendemain, il s’en est fallu de peu pour que le périph’ soit durablement bloqué par une foule échappée d’un rassemblement autour de Tolbiac.

Le banquet inter-luttes du 21 avril a répondu à cet élan. Initialement prévu à l’intérieur de l’enceinte de Tolbiac, il a défié finalement, depuis la dalle des Olympiades, l’absurde siège des forces de l’ordre affectées, en face, à protéger le vide. Il fut une nouvelle occasion de continuer le début, en agrégeant tous les « professionnels du désordre » : étudiants, postiers, cheminots, soignants, chômeurs, zadistes, et toutes celles et ceux pour lesquels il est devenu nécessaire de rompre les multiples digues du pouvoir. Dans l’effervescence du banquet, deux propositions ont émergé :

1. Il n’échappe à personne que la semaine prochaine, en pleines vacances scolaires, n’est pour l’instant scandée d’aucune mobilisation importante. Pourtant, il est crucial pour les cheminots que les grèves ne s’essoufflent pas d’ici la fin du mois, signant par là même un ralentissement désastreux de notre mouvement. Un appel a donc été lancé à rejoindre les cheminots à Gare du Nord, Face au panneau des Départs à 16h ce mardi 24 avril.

2. Tant que la vérité ne sera pas faite sur la personne gravement blessée après l’évacuation Tolbiac, tant qu’une enquête sérieuse n’aura pas été menée, tant que les doutes sur les communiqués de la préfecture et de l’APHP n’auront pas été levés, un rassemblement se tiendra tous les jours à 18h sur la dalle devant Tolbiac.

Seule une Société des grèves et du débordement, qui saurait construire du commun en acte en ignorant les divisions sectorielles, syndicales et partidaires, sera assez forte pour abattre le gouvernement et imposer dans le même mouvement un au-delà de la gouvernance. Désordonnons donc ! Prenons les facs, les gares, les places et les boulevards, et plus encore, non pas pour y discuter interminablement, mais pour s’y organiser en une force commune capable de libérer d’autres lieux et d’exiger ce que nous voulons.

Le Comité d’initiative, qui n’est rien de plus qu’un composé indéfini de soignants, cheminots, étudiants, chômeurs, professeurs, syndicalistes, postiers, etc. attachés à la construction d’une force commune, proposera d’autres rendez-vous tout au long de la semaine, qui seront autant de préparatifs à la grande fête du 1er mai.

En quelques jours, nous avons certes beaucoup perdu, — des Facs sont tombées, la répression s’est accentuée, des mystères planent —, mais nous avons touché à ce qui peut s’apparenter à une convergence en acte, que ce soit dans le cortège de tête, la pratique retrouvée de la manif sauvage, ou la création de moments pendant lesquels les identités s’abattent. A Paris enfin, comme à Nantes depuis quelques années, il semble que nous commencions à nous retrouver par-delà nos différences sectorielles ou sociales pour travailler à l’émergence d’une force commune. Prenons donc soin de cette force en construction, la seule à même de renverser véritablement nos ennemis.

Notes   [ + ]

1.Voir : https://paris-luttes.info/aucun-blesse-une-personne-dans-le-10058. Il y a bien eu une évacuation violente et des blessés, mais l’information sur la personne dans le coma était apparemment fausse.

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