Valmy, victoire de la République pourrie

Ce mercredi 11 octobre, 7 personnes ont été condamnées pour leur participation à l’affaire de la voiture brûlée quai de Valmy. Épilogue d’un épisode aux multiples rebondissements, la sentence traduit aussi une logique bien trop souvent dissimulée : la justice n’est pas morale. Cet article est d’abord un moyen de refaire, encore, parler de l’histoire de ces accusé(e)s, histoire qui est aussi celle de notre époque. Mais il se veut aussi un hommage, en favorisant le souvenir : hommage à ceux de Valmy mais aussi à tous ceux et celles d’ailleurs qui subissent l’oppression juridique.


D’abord un bref rappel des « faits »1 :

Le 18 mai, des syndicats policiers manifestent place de la République contre «la haine antiflic». Là où se déroule en même temps le mouvement Nuit debout, dont une partie des débats tournent autour des violences policières. Un cortège opposé à ce rassemblement se constitue à proximité et défile sans autorisation. Sur le quai de Valmy, une voiture de police, avec deux agents à bord, croise la route de ce cortège sauvage. Le véhicule est rapidement pris pour cible par plusieurs personnes, alors que les policiers se trouvent encore à l’intérieur. La vitre arrière est cassée, un fumigène allumé et jeté dans l’habitacle. Tout de suite, les policiers quittent leur véhicule. L’un des deux est agressé par un manifestant avec une tige en métal. Légèrement blessé, il parvient à se défendre à mains nues. Les deux agents, aidés par des manifestants, réussissent à s’éloigner.

 

Quelques heures plus tard, Manuel Valls, alors Premier ministre, appelle à «des sanctions implacables» contre «ceux qui veulent se payer un flic». L’affaire prend une tournure politique.

Ce petit drama de rue a rencontré un succès fou sur Facebook, Twitter, Youtube grâce à la présence appréciable de smartphones et caméras toujours en quête de sensass’. Bien sûr, une telle publicité obligeait l’Etat à couvrir ses fonctionnaires policiers devant « l’opinion publique », et a donc débouché sur une procédure judiciaire qui a atteint des sommets d’hypocrisie, de bêtise et d’esprit de revanche. On peut toujours aller voir l’excellent compte-rendu d’Alain Damasio à ce propos (à lire !) :

La gradation normale du droit, nous rappelle Maître Assous, est le soupçon, puis l’indice, puis la preuve. Ainsi s’échafaude l’enquête, ainsi se construit la vérité judiciaire, ainsi s’établissent au final les peines ou les relaxes. Au soupçon correspond la garde à vue ; à l’indice la mise en examen ; à la preuve, la peine prononcée.

 

Valmy, c’est rigoureusement l’inverse. C’est le Droit dé-gradé, parcouru en panique à l’envers sous la pression colossale et croisée de la colère policière (pression interne) et de l’opinion publique choquée (pression externe), laquelle reçoit vite l’amplification frénétique des réseaux sociaux (vidéo virale) derrière laquelle courent, essoufflés, les vieux vampires des médias classiques. Autrement dit, c’est la machine judiciaire sévèrement prise en étau entre sa base (les flics qui crient vengeance) et son sommet (les politiques qui vont pouvoir parader), ce sommet qui dès le lendemain, ventriloque à qui-mieux-Valls qu’on va retrouver et châtier les coupables. Mieux, qu’on les a déjà retrouvés !

 

Sauf qu’à ce moment-là, ils n’ont rien. Nib. Walou. Quedal. Vent et mousse. Peau de zébu. Rien, mais un rien photogénique et storytellable : les vidéos des touristes de l’émeute, les déchets des caméras de surveillance. Ça suffit pas ? Ça ne prouve rien ? À ce stade, c’est clair. Parce qu’il faut des noms, des noms tout de suite, que seule une longue enquête, inévitablement incertaine dans ses résultats, menée hors du tempo médiatique, pourrait donner.

 

Valls n’a pas le temps : il fait de la politicom, comme tous. Il obéit à ses clients, les électeurs.

A l’issue du procès, on ne manquera d’abord pas de noter que la lourdeur des peines tient de la stupidité. Brève comparaison circonstanciée2 :

  • Angel B. : relaxé (« participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires »)
  • Leandro L. : coupable, 1 an de prison avec sursis (« participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires »)
  • Bryan M. : relaxé (« participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires ») ; coupable, 1000€ d’amende (« refus de prélèvement d’ADN »)

Osera-t-on rappeler que l’un des principes fondamentaux de l’Etat de droit est l’interdiction de condamner sans preuves de faits accomplis, c’est-à-dire de condamner sur la seule intention sans preuve directe que l’individu voulait la mettre à exécution ? Mais plus besoin de respecter cette condition puisqu’est sorti, en 2010, le « délit de regroupement en vue de la préparation de violences volontaires » ! Maintenant on peut vous enfermer même quand on est d’accord que vous n’avez rien fait !3

  • Thomas R. : coupable, 2 ans de prison dont 1 avec sursis (« auteur de coups de poing et de coups de pieds sur le véhicule »)

2 ans, c’est ce avec quoi peut facilement s’en sortir un type coupable d’agression sexuelle ou de violences sur sa femme. Cocasse : la justice fait plus grand cas d’une voiture de police (pauvre bichette, quelle douleur) que des femmes. Fun fact : un policier ivre qui a tué un motard en le renversant a lui aussi pris 2 ans il y a peu4. Sûrement parce qu’il avait abîmé son propre véhicule !

  • Kara B. : coupable, 4 ans de prison dont 2 avec sursis (« jet d’un plot métallique sur le pare-brise »)

4 ans, c’est le tarif pour une agression préméditée avec volonté explicite de mettre la victime dans un état grave et/ou agression poussée par une haine explicite. Autant dire que l’Etat tient à ses voitures.

  • Ari R. : coupable, 5 ans de prison dont 2 ans et demi de sursis (« coups à l’arrière de la voiture à l’aide d’un plot métallique)

Et comme on aime bien les exemples de ripoux : 5 ans, c’est ce qu’a pris un brave policier pour agression sexuelle envers une de ses collègues. Et c’était vraiment pas rien : la magistrate dans l’affaire déclare « Elle a tout perdu: son travail, sa santé, elle a failli perdre son mari, elle s’est perdue elle-même » alors que la victime, tremblant de tout son corps, se tasse sur sa chaise dans la salle d’audience. 5

  • Nicolas F. : coupable, 5 ans de prison dont 2 et demi avec sursis (« coups sur le policier avec une tige »)
  • Antonin B. : coupable, 5 ans de prison dont 2 avec sursis sans mandat de dépôt (« agression du policier à l’intérieur de la voiture et bris de la vitre arrière »)

Bon on est bien obligé de s’accorder un sourire cynique sur celui-là quand on voit les dégâts des coups de matraques causés tous les jours en banlieue, dans les manifestations, les Zad6… Bras, jambes, côtes cassés, plaies ouvertes au crâne, hématomes, perte d’yeux, gazage de mamies, charge sur des parents avec poussette. En moyenne chaque CRS doit bien cumuler 200 ans de prison potentiels à ce compte.

  • Joachim L. : coupable, absent, 7 ans de prison (jet du fumigène)

7 ans, c’est une peine possible pour un homicide involontaire lors d’une action fautive. C’est aussi ce qu’on peut prendre pour trafic d’armes sauvage7. Une peine pour ceux et celles qui ne sont pas des rigolos quoi. Et puis merde, un an c’est déjà tellement dans une vie, alors sept ?

On le voit, la justice joue double jeu. Son alibi d’objectivité consiste à dire qu’elle ne juge que des personnes, ce qui a le bon goût de lui permettre aussi d’oublier les éléments de certaines situations dont elle ne veut pas entendre parler 8 :

La justice, ou ce qu’on appelle ainsi, ne connaît que des personnes. Or elle devrait connaître aussi des situations — ou au minimum des personnes dans des situations. Quelle est la situation au moment des faits reprochés aux prévenus — en rappelant tout de même au passage que certains d’entre eux nient catégoriquement en avoir été les auteurs. Quelle est donc cette situation ? Elle est celle d’un pouvoir qui, ayant perdu toute légitimité, est déjà en état de rupture avec la population. Celle d’un pouvoir claquemuré dans les institutions de la Ve qui permettent si bien de fermer portes et fenêtres pour que les gouvernants n’aient plus rien à connaître des gouvernés. Comment faire valoir une opposition sérieuse quand il n’y a plus aucune médiation institutionnelle pour la relayer ? Comment la faire valoir autrement que dans le dernier lieu qu’il lui reste, à savoir la rue ?

D’un autre côté, les fonctionnaires de la justice étatique ne jugent pas sans prendre en compte sur qui ils statuent. On l’a vu, les mêmes actes ne veulent pas dire les mêmes peines : être, d’une manière ou d’une autre, un(e) anti-système vous en coûtera une majoration implicite de toutes les peines. Impôt caché sur la liberté.

Mention spéciale au « président [qui] a suivi ou alourdi les peines demandées par le procureur dans l’ensemble, en s’autorisant des comparaisons limites : ‘Vous avez agressé des policiers uniquement parce qu’ils étaient policiers. Un peu comme d’autres s’en prennent à des noirs parce qu’ils sont noirs' ». 9. Belle arnaque rhétorique : s’il est sans doute vrai que les policier(e)s sont des cibles en tant que policier(e)s, c’est parce qu’ils représentent justement une institution oppressive qui a déjà exercé ses violences à l’encontre de ceux qu’on veut, dans ce procès, appeler les agresseurs. Au contraire, les noir(e)s ont de quoi se plaindre quand c’est leur seule identité qui leur vaut d’être des victimes. Ce qui n’empêche pas la pensée dominante de faire les confusions qui l’arrange.

Le juriste nazi Carl Schmitt, spécialiste notoire de l’arnaque qu’est le droit, notait déjà qu’un système politique cherche et identifie ses ennemis avant de fonder un quelconque droit, et fonde justement ce droit contre eux. Il n’y a donc jamais lieu de parler d’injustices pour ceux et celles que l’institution considère comme les barbares, les sauvages, les révolté(e)s : le droit et la justice ne sont de toute façon pas pour eux ni elles. Le procès de Valmy est un bel exemple de ce fait : l’Etat de droit(e) ne donne ses garanties qu’à celles et ceux qu’il supporte. D’un côté, donc, le système qui se pose comme constituant naturel du monde (« oui oui l’Etat, l’économie et toutes les duretés de la vie contemporaine sont tout à fait naturels, vous ne vous en sortirez pas »), de l’autre les rebelles qui sont écarté(e)s, considéré(e)s comme allant contre la nature des choses, et qui sont donc traité(e)s comme de la joyeuse merde. Et qu’on ne nous dise pas que les peines restent décentes relativement à ce qu’un système autoritaire ou totalitaire peut faire : le nôtre, de système, tient justement dans un équilibre de l’abus. Il fait mieux en punissant juste à la limite de l’intolérable, pour décourager sans révolter.

Et il ne faut pas être dupe : si le système opprime d’abord ses marges, c’est parce qu’il a intérêt à commencer au plus facile avant de s’étendre. Pragmatisme d’enfoiré(e).10

L’abus s’insinue toujours en commençant par les marges. Un pouvoir abusif se rode à l’abus d’abord sur les catégories les plus ségrégées, immigrés, jeunes des quartiers, « extrémistes » supposés quasiment fous – à côté desquels tous les discours officiels s’escriment à masquer que les vrais extrémistes se comptent bien plutôt parmi ceux qui, très légalement, saccagent la planète, intoxiquent les populations et dévastent l’humanité sous tous les prétextes, le dernier en date étant de l’« augmenter ». Reprenons : immigrés puis jeunes des quartiers puis « extrémistes », voués à devenir tendanciellement synonymes de « jeunes » tout court. Parti de la périphérie, l’abus amorce déjà son virage au centre. L’abus généralisé d’ailleurs. Car il en va de la politique de répression comme de la politique « sociale » : catégorie après catégorie, nous sommes tous candidats à y passer. Et c’est bien cette extension que devraient méditer tous les « non-concernés », tous ceux qui se croient encore du bon côté, et laissent faire le dégât à distance en se scandalisant avec les images de BFM. C’est qu’on ne peut pas plus se tromper : ce que l’Etat abusif commence par faire à quelques-uns, il finit en le faisant à tous.

On croyait être arrivés au fond du trou, mais certains continuent à creuser. Face à des peines déjà scandaleuses, le syndicat policier Alliance arrive encore à se plaindre de leur légèreté. Le fait que deux personnes qui n’ont rien fait n’ont pas été condamnées leur semble problématique parce que, voyez-vous, « elles donneraient, selon eux, aux casseurs un sentiment d’impunité. [Loïc le Couplier, responsable parisien du syndicat Alliance police nationale déclare :] ‘Nous sommes déçus. On ne voit aucun mandat de dépôt pour Antonin Bernanos. Pour Monsieur Fensch, pas de mandat de dépôt non plus. C’est-à-dire que demain, ces gens-là sont libres et peuvent recommencer, retourner en manifestation, remettre leurs cagoules. Comme ils le disaient : Pas de visage, pas de coupable’. » 11.

Certains hommes et certaines femmes d’un autre temps plus difficile encore, faites injustement prisonniers, disaient qu’il leur restait toujours une lueur jusque dans les moments les plus difficiles : savoir que quelqu’un, au-dehors, pensait encore à elles et à leur enfer. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je choisis d’y croire. Aujourd’hui s’est produit un drame, peu importe ce qu’on puisse penser des méthodes et de la culpabilité des victimes du procès. Aux accusé·es de Valmy, à nos camarades donc, nous rendons hommage. Et puis, tant qu’à faire, nous rendons aussi hommage à tous les anonymes qui prennent cher tous les jours. Celles et ceux qui reçoivent des coups, dans les quartiers, les ZAD ou n’importe où. Ceux et celles qui prennent des peines de prison terribles parce qu’ils et elles ont le mauvais goût d’être du côté des ploucs. Celles et ceux qui souffrent encore pour toutes sortes de raisons qu’on oublie tellement elles sont nombreuses et dissimulées. A tous, nous n’oublions pas.

Notes   [ + ]

1. Le récit est emprunté à un très bon compte-rendu de Libé.
2. Le rappel des accusations et peines vient de Paris luttes infos.
3. Une autre perspective sur le procès est trouvable dans cet article de l’Huma.
4. Du fait divers pour qui en veut.
5. http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/un-policier-condamne-a-5-ans-de-prison-pour-l-agression-sexuelle-d-une-collegue-7790319262
6. Voyez par exemple le rapport des street medics au 1er mai 2017.
7. Source dans les faits divers d’Ouest-France.
8. Extrait d’un beau texte de Frédéric Lordon.
9. Source Paris luttes info.
10. Extrait du cocasse compte-rendu du premier jour du procès par F.Lordon que nous invitons à lire.
11. Merci LCI pour ce doux moment.