Situation

Soutien à tous les révolutionnaires en Syrie !

Alors que le Rojava est encore sous les bombes et que les initiatives de solidarité se multiplient, nous recevons et publions ce texte qui fait le point de manière plus générale sur la situation des révolutionnaires en Syrie. Le sentiment de l’auteur étant que, s’il est tout à fait urgent de soutenir activement la révolution en cours au Rojava face à ses oppresseurs, il n’en faut pas pour autant oublier les révolutionnaires syriens, qui subissent aussi une intense répression à Idlib.

En publiant un appel à la solidarité avec ce titre, nous savons qu’il va choquer plus d’un-e, pourtant nous croyons qu’il est essentiel de l’affirmer : au moment où la violence fasciste s’abat sur les communautés luttant pour leur émancipation, ce n’est pas à nous, militant-e-s en Occident, de choisir les peuples à soutenir face aux massacres. Ce n’est pas notre rôle de cloisonner les luttes populaires qui se passent ailleurs.

Il est particulièrement urgent pour nous d’exprimer notre soutien actif vis-à-vis de celles et ceux revendiquant leur autonomie face aux régimes impérialistes de la région, de soutenir les luttes populaires pour une émancipation politique et économique, qu’elles aient lieu au Rojava ou à Idlib (les deux régions étant actuellement bombardées par des forces réactionnaires), et de ne pas réécrire l’histoire au profit des bourreaux et des tortionnaires.

Nous ne laisserons pas ceux qui préfèrent raisonner en terme de camps géopolitiques plutôt que de luttes collectives enterrer trop hâtivement la Révolution syrienne.

Le Rojava entre le marteau d’Erdogan et l’enclume de Bachar el-Assad

Depuis quelques jours, les habitant-es du Rojava, région au nord-est de la Syrie constituée de trois cantons (dont un, celui d’Afrin, est déjà occupé par la Turquie1), font face à des bombardements sans répit du régime d’Erdogan. Des dizaines de civil-es viennent d’y périr et plus d’une centaine de milliers d’autres sont déjà forcé-es à l’exode.

Les Forces Démocratiques Syriennes (composées de combattant-es kurdes et arabes), dont les campagnes militaires étaient précédemment appuyées par la force aérienne américaine, ont été abandonnées par les États-Unis, bien contents de les utiliser comme chair à canon dans leur guerre contre le terrorisme, mais réticents à l’idée de s’opposer à l’impérialisme du régime turc. Le président turc, quant à lui, recrute les milices les plus sectaires, les plus susceptibles de commettre des massacres contre les populations kurdes, dans les régions du nord-ouest syrien sous son influence (à Afrin, dans les villes et villages conquis lors de l’opération Bouclier de l’Euphrate, ainsi qu’à Idlib) et les envoie en première ligne contre le Rojava dans le but de préserver sa propre armée.

Les ambitions régionales du régime turc sont plutôt claires : empêcher l’autonomie de fait des régions syriennes à forte proportion des populations kurdes, faisant d’une pierre deux coups : éliminer les militant.es kurdes des FDS, liées au Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) en guerre contre Erdogan de la zone frontalière avec la Turquie, et balayer ainsi d’un revers de main les revendications de l’autonomie de la part des Kurdes en Turquie. Erdogan compte aussi instaurer une zone tampon tout au long de la frontière turque afin d’y rapatrier des milliers d’exilé-es syrien-nes2 dont la présence a récemment servi de prétexte à un déferlement de xénophobie à Istanbul et ailleurs.

Le gouvernement turc tente de s’octroyer une zone d’influence correspondant à la Syrie pas encore reconquise par le régime de Bachar el-Assad. Même si elle sera forcément réduite (le régime syrien ré-occupant d’ores et déjà des villes précédemment sous contrôle des FDS pour ne pas les laisser aux forces pro-turques), toute tentative de l’appliquer à n’importe quelle échelle passerait par l’éradication complète des luttes populaires au Rojava ainsi que par un « nettoyage ethnique » (terme trop faible pour qualifier toute la violence du déplacement forcé des populations en détresse qui serait ainsi effectué).

Il est difficile d’imaginer qu’Erdogan agisse sans l’aval du régime russe, avec qui il se coordonnait jusque-là, et à qui cette configuration profite stratégiquement, car il voit renforcée la position du régime d’Assad, dont il est l’allié principal. En effet, face à une situation perçue comme sans issue, l’état-major des FDS a conclu dimanche soir un accord avec le régime syrien, pour que celui-ci protège la frontière syrienne contre l’offensive turque, que leur commandant en chef Mazloum Abdi explique3 en ces termes :

« Les Russes et le régime syrien ont fait des propositions qui pourraient sauver des millions de vies de ceux qui vivent sous notre protection. Nous ne faisons pas confiance à leurs promesses. Pour être honnête, il est difficile de savoir à qui se fier. (…) Nous savons que nous devrions réaliser des compromis douloureux avec Moscou et Bachar el-Assad si nous allions vers une coopération avec eux. Mais si nous devons choisir entre des compromis et le génocide de notre peuple, nous choisirons la vie de notre peuple.« 

La référence aux « compromis douloureux » rappelle que le régime syrien refuse de voir la Syrie divisée et a précédemment exprimé sa volonté de réintégrer les FDS à l’armée syrienne, en abolissant l’administration autonome du Rojava.

Dans un premier temps, les villes connues pour s’être engagées dans la révolution populaire contre Assad, comme Raqqa ou Manbij qui pourraient bientôt passer sous le contrôle du régime, risquent des mesures de punition collective et de nouveaux massacres de la part de l’armée syrienne qui a commis des viols systémiques et des exécutions sommaires, véritables armes de la répression. Dans un deuxième temps, ce sont les combattant-es des FDS elles- et eux-mêmes, dont beaucoup sont vivement opposé-es au régime, voire ont fui son armée par le passé, qui risquent de s’attirer ses foudres une fois la nouvelle alliance consommée. Cette crainte est loin d’être infondée si on se rappelle la déclaration de Bachar el-Assad pour qui les FDS seraient des « traîtres » à leur patrie4.

« Je viens de parler à mes proches à Raqqa et ils sont très inquiets à l’idée de devoir rendre la ville au régime d’Assad. Le régime se vengera sur tous ceux qui ont pris part au militantisme révolutionnaire (contre le régime) ces dernières années, non seulement à Raqqa, mais dans chacune des villes et villages syriennes.« 
—tweet de Mazen Hassoun, exilé originaire de la ville de Raqqa

Loin d’être le sauveur ou le protecteur des Kurdes qu’il prétend être (et comme le laisse entendre Jean-Luc Mélenchon dans un tweet particulièrement mal placé), le régime syrien qui a pendant longtemps privé la minorité kurde de la nationalité syrienne et qui a violemment réprimé l’insurrection de 2004 à Qamichli (suite à laquelle beaucoup de Kurdes se sont enfui de la Syrie), profite actuellement du rapport de forces géopolitique dans la région afin de finir d’exterminer une révolution populaire dont la répression avait enflammé toute la Syrie, de Dera’a à Idlib. Même s’il est peu probable qu’Assad soit prêt à appliquer le même niveau de répression aux quartiers et villages kurdes que celle qu’a connue le reste de l’opposition, « l’accord » entre les FDS et le gouvernement syrien ressemble plus à un acte de capitulation de la part des milices du Rojava qu’à autre chose, ce qui laisse présager la fin de l’autonomie de la Syrie du Nord.

Dans ces circonstances tragiques, il est encore plus urgent de situer ce moment historique sans dépolitiser la guerre syrienne, et sans sombrer dans des représentations communément admises qui désemparent les luttes locales et populaires de leur aspect subversif et dépossèdent les militant-es occidentaux des clés d’une compréhension critique du désastre en cours.

Idlib, ou ce qui reste de la Révolution syrienne

Depuis 2011, le régime de Bachar el-Assad massacre, bombarde, gaze les communautés s’insurgeant contre le mode de vie insoutenable qui leur était imposé : incarcération massive qui cible chacune et chacun suspecté-e de ne pas soutenir le régime ; torture et extermination des prisonnier-es ; mesures économiques ciblant les classes prolétaires et sous-prolétaires à travers une réduction des protections sociales (notamment les retraites) ainsi qu’une suppression de nombreuses subventions des denrées alimentaires et du carburant en 2008 ; propagande sectaire opposant d’une part les Sunnites (majoritaires en Syrie) aux Alaouites (la minorité religieuse à laquelle appartient le clan d’Assad) et aux Chrétien-nes, les Arabes aux Kurdes d’autre part.
Face à la violence des divisions, les révolutionnaires syrien-nes ont tenté de s’unir en dépit des différences ethniques et religieuses. En 2011, les manifestant-es à Afrin, région principalement kurde, étaient parmi les premier-es à sortir dans la rue portant les drapeaux du Kurdistan à côté des drapeaux de la Syrie libre5.

« Afrin était l’une des premières villes à se révolter contre le régime d’Assad. Les manifestations de 2011 sont largement documentées ainsi que les noms des militant-es Kurdes détenu-es et assassiné-es par Assad.« 

Cependant, dès que le régime s’est senti menacé, il a déployé toutes les tactiques politiques et militaires lui permettant de scinder l’opposition en plusieurs camps et de renforcer le sectarisme afin de pousser les minorités ethniques et religieuses à chercher sa protection.

En 2013, l’armée du régime et des milices loyalistes sont entrées dans des villages sunnites non loin d’une enclave pro-gouvernementale et, ayant chassé les forces rebelles, y ont massacré les habitant-es6. Ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres de l’utilisation des forces paramilitaires sectaires par le régime syrien. Alors que les révolutionnaires, tentant tant bien que mal d’inventer une Syrie pluriethnique et multiconfessionnelle ont pu commettre des erreurs dès le début du conflit (notamment en ne prenant pas au sérieux les revendications d’autonomie Kurde7, Assad a quant à lui sciemment radicalisé et divisé l’opposition à travers des exactions sectaires (voire génocidaires), la libération des centaines de djihadistes8 de ses prisons pendant qu’il incarcérait des manifestant-es pacifiques à un rythme effréné et une répression différenciée des prisonnier-es politiques selon leur confession9.

Au fil des années, lorsque des villes entières se libéraient de l’emprise du régime et commençaient à mettre en place l’autogestion sous forme de conseils locaux10, la stratégie du régime se durcissait encore plus : les villes de Homs, Dera’a, Alep, la Ghouta orientale ont vu leurs quartiers résidentiels, les places publiques, les marchés et les hôpitaux bombardés tellement de fois que les habitant-es ont dû se réfugier et organiser leur survie dans les sous-terrains, érigeant des kilomètres de tunnels les reliant. Assad a alors, à plusieurs reprises, envoyé des armes chimiques, qui les forçaient à remonter à la surface. Lorsque ses villes se rendaient, de nombreux habitant-es, craignant la vengeance de la part du régime ou des milices loyalistes, entamaient le chemin vers le territoire encore sous contrôle rebelle dans des bus verts, dans lesquels des civil-es côtoyaient des combattant-es qui refusaient de rendre leurs armes. Ainsi, s’organisa un exode massif et forcé des populations précaires, rendues maintes fois sans-abri, vers la région d’Idlib au nord de la Syrie (la dernière à ce jour à résister encore au régime).

Là-bas trois millions de civil-es, dont de nombreux-ses sont d’ancien-nes militant-es de la Révolution, survivent à une violence féroce et quotidienne. « Le gouvernement mise littéralement sur une stratégie de la « terre brulée », destinée à récupérer la province quel qu’en soit le coût pour les populations. Derrière la ligne de front, où les combats sont acharnés, les principales villes (Idlib, Maarat al-Numan, Kan-Sheikoun, Kafranbel…) de la région sont visées par des bombardements massifs et incessants. Des villages ont été presque intégralement détruits, des champs ciblés par des munitions incendiaires, vraisemblablement pour en détruire les récoltes », explique Thomas Clerget dans un papier publié par Bastamag11.

Malgré la brutalité incessante du régime et malgré une forte présence des milices comme Hayat Tahrir ach-Cham (précédemment le Front al-Nusra, ex-branche syrienne d’al-Qaïda), qui terrorisent les habitant-es d’Idlib, les communautés locales se mobilisent à travers des manifestations anti-autoritaires massives rappelant la Révolution syrienne lors de ses débuts12.

Bien qu’elles aient été fréquemment sabotées par ces milices, des tentatives d’auto-défense et d’auto-gestion au niveau des villages et villes d’Idlib n’ont cessé d’exprimer les revendications d’autonomie de la part des habitant-es de la région, dont les revendications sont noyé-es par les images médiatiques ne voyant à Idlib que des terroristes. La ville d’Atarib a notamment résisté et a même réussi à chasser la cellule de Daech qui tentait de s’y implanter13, même si des années plus tard, sans assistance extérieure, elle a succombé au joug de Hayat Tahrir ach-Cham. Lorsqu’il est devenu évident qu’aucune intervention n’allait protéger les communautés locales de l’offensive du régime, les habitant-es d’Atarib se sont organisé-es pour creuser des tranchées, remplir des sacs de sable et confectionner de vieux pneus afin d’organiser une défense de leur ville14.

Contre l’Internationale fasciste, contre le fétichisme des peuples et des « camps » géopolitiques

Ce n’est pas notre objectif de retracer ici la chronologie précise de la répression qui s’est abattue sur une révolution populaire, ni celle des trahisons et violences qui ont clôturé toute voie vers une entente entre les révolutionnaires arabes et kurdes s’opposant au régime d’Assad.

Il nous suffit de remarquer que d’un côté, Bachar el-Assad, même si farouchement opposé à l’autonomie kurde au Nord de la Syrie, a tout de même stratégiquement laissé le PYD (le Parti d’union démocratique, qui gère de fait la Fédération démocratique de la Syrie du Nord) installer une administration relativement autonome dans la région, pendant qu’il rasait de la surface de la terre les quartiers rebelles principalement habités par les populations Arabes. Il a aussi accédé à quelques revendications kurdes dans le but de calmer l’insurrection dans le nord de la Syrie, accordant notamment la nationalité syrienne à des milliers de Kurdes d’el-Hasakeh, pendant que le PYD s’est concentré sur la Turquie comme son ennemi principal, participant même à la répression des militant-es syrien-nes anti-régime (ce qui amène les milieux révolutionnaires syrien-nes à y voir un accord explicite entre le régime et le PYD).

De l’autre, alors que les révolutionnaires syrien-nes se faisaient abandonner par la « communauté internationale » dont les principes ne sont que l’affirmation d’une tolérance mutuelle entre toutes les classes dirigeantes autoritaires, la Turquie s’est imposée dans certaines régions comme le seul soutien des combattant-es syrien-nes opposé-es à Assad.
Aujourd’hui, des Syrien-nes notamment à Idlib continuent à lutter pour les mêmes principes que ceux ayant alimenté la révolution populaire que de nombreuses dictatures souhaitent voir enterrée ou récupérée à des fins géostratégiques (disons le plus simplement : impérialistes)15.
On n’a d’autre choix que de les soutenir, et d’appuyer avec force toutes les revendications populaires d’autonomie et de liberté qui émergent dans la région.

Les milieux de la gauche occidentale française soutiennent le Rojava, surtout parce qu’ils voient en elle un exemple d’une révolution libertaire et féministe aboutie ou en cours.

Sa situation sociale et politique est plus complexe que cela. Le PYD fonctionne comme un organe autoritaire au sein des structures proto-étatiques qu’il a installées au sein de la région, malgré la pratique d’une forme de municipalisme libertaire à l’échelle des communautés locales. Même si le patriarcat ne se renverse pas non plus en quelques années, le Rojava connaît aussi de fortes avancées au niveau de la parité dans la représentation politique et militaire, et d’autres domaines de l’égalité de genres. Il est incontestable que de nombreux-ses habitants y vivent une expérience d’autogestion et expérimentent des techniques de démocratie directe au niveau municipal, alors même que les FDS sont en situation de guerre contre ce qui reste de Daech, contre la Turquie, et sont aussi régulièrement menacées par le régime syrien.

Cependant, projetant la volonté de se libérer de la frustration de leurs propres défaites sur une région dont elles connaissent mal le contexte des luttes, les gauches occidentales fantasment sur cette partie du globe sans prendre en compte la nécessité de soutenir sans discriminer toutes les revendications populaires nées des luttes révolutionnaires.
Ceci explique que l’exigence d’une zone d’exclusion aérienne (ZEA) au-dessus du Rojava devienne de suite aussi populaire, alors même que durant des années les Syrien-nes et leurs soutiens revendiquant la même chose pour celles et ceux bombardées à Alep en 2016 ou à la Ghouta en 2018 étaient dénigré-es comme étant les suppôts de l’interventionnisme américain.

Ne nous y trompons pas : pour combattre le projet impérialiste ethnocidaire d’Erdogan et afin de soutenir l’autonomie du Rojava, il s’agit bien de défendre des exigences concrètes et non-négociables, telles qu’une ZEA, des sanctions contre la Turquie et généralement tout ce qui pourrait empêcher Erdogan d’aboutir à un contrôle du nord syrien. Cependant, ces objectifs n’auraient que peu de valeur, si on ne réussissait pas à les élargir à toutes les populations de la région (notamment les trois millions d’habitant-es d’Idlib) laissées sans défense face au bombardement du régime syrien et de ses alliés.

Nous savons bien que les classes dirigeantes n’accéderont pas à nos demandes sans que s’instaure un rapport de force, à travers, par exemple, le blocage d’endroits stratégiques, tels que des usines et des salons d’armements et des actions contre la venue en France des chefs d’Etats comme Erdogan ou Poutine. Même cela ne saurait être une garantie suffisante que les Etats autoritaires prennent en compte l’intérêt des populations locales plutôt que leurs objectifs géopolitiques. Nous soutenons aussi par conséquent une solidarité concrète (levées de fonds, collectes et dons collectifs qui pourraient alléger le sort des habitant-es du Rojava et d’Idlib) sans passer par les Etats.

Nos gouvernements ne sont pas seulement indifférents aux massacres qui sont commis dans la région, pire, ils y sont souvent favorables, par exemple lorsque Macron promettait de coopérer avec Erdogan sur la question de la défense anti-missiles à travers le système Thalès (presqu’en même temps que le début de l’invasion d’Afrin en janvier 2018)16. En les dénonçant, nous n’avons pas le droit de faire l’impasse sur le contexte historique de la guerre syrienne, afin d’expliquer l’ampleur de la tragédie en cours. Nous n’avons pas le droit d’oublier les civil-e-s à Idlib, le dernier fief de la rébellion contre Bachar el-Assad, où survivent des déplacé-es internes, assasiné-es par des bombardements réguliers visant non pas des milices djihadistes, mais des marchés, écoles, hôpitaux, places publiques et mosquées17. Nous n’avons pas non plus le droit d’oublier celles et ceux des civil-es syrien-des habitant-es des zones du Rojava qui passeraient sous contrôle du régime syrien, craignant des représailles collectives de la part d’Assad.

Aucun des discours laissant une place centrale aux notions de « souveraineté étatique » ou « intégrité nationale » de la Syrie ne pourrait alléger notre tâche, car c’est en s’appuyant sur ces principes-là que Bachar el-Assad continue d’égorger la Révolution. Aucun des clichés de la rhétorique orientaliste mettant en scène un peuple Kurde « civilisé » face à la « sauvagerie » des arabes djihadistes ne saurait nous sortir de la situation actuelle où plusieurs luttes se font éradiquer par des régimes portant avec fierté la bannière de la guerre mondiale contre le terrorisme.

Lisant cette tribune, certain-es se diront peut-être que le rôle des militant-es de gauche radicale n’est pas d’appeler à une paix mondiale, mais de viser des objectifs stratégiques, que demander une zone d’exclusion aérienne au-dessus de toute la Syrie relève d’un fantaisisme alors que la Russie contrôle la plupart de l’espace aérien en Syrie, que rajouter Bachar el-Assad et Poutine à la liste des dictateurs qu’il faudrait chasser avant de pouvoir envisager la liberté pour les peuples Kurde et Arabe, au Rojava et ailleurs, serait tout simplement diluer nos objectifs dans un idéalisme correspondant peu à une situation de guerre.

Les personnes ne voyant pas de pertinence à nos revendications font semblant de s’étonner lorsque les forces fascistes ou fascisantes au pouvoir dans de nombreux pays s’internationalisent plus rapidement que les mouvements d’opposition « de gauche ». En effet, tout les y encourage : le profit de la vente d’armes, les bénéfices d’une coordination stratégique et de l’échange de technologies leur permettant de mieux réprimer des soulèvements populaires qui mettent à mal les (dés)équilibres géopolitiques. Ces mêmes régimes participent ensuite à renforcer les mouvements d’extrême-droite partout ailleurs. Le fait que des élu-es du Rassemblement National n’hésitent pas à se précipiter en Syrie dès que le régime les y invite et que les zouaves parisiens (ex-Bastion Social) posent avec des photos de Bachar el-Assad nous laisse quelques indications quant au chemin qu’on emprunte en accordant une quelconque légitimité au régime syrien.

Le moins que l’on puisse faire face à l’extrême brutalité d’un ordre autoritaire est d’être solidaires de toutes celles et ceux qui le combattent encore et de préserver dans la dignité la mémoire de celles et ceux l’ayant combattu. Pour ceux qui n’en seraient pas capables, nous exigeons d’eux d’au moins ne pas effacer volontairement l’histoire de ces luttes populaires, qui nous apprennent tant sur la violence dont sont capables les classes dirigeantes de notre monde ainsi que sur la résilience des peuples qui n’ont jamais déposé leurs armes face au fascisme.

Bijî berxwedan Rojava ! 
الشعب يريد إسقاط النظام (Ach-chab yurid isqat an-nizam)18)

Pour aller plus loin :

https://lundi.am/Burning-Country-Les-syriens-dans-la-guerre-et-la-revolution

– une vidéo d’un combattant français qui explique rapidement la situation au Rojava : https://grozeille.co/guerre-et-revolution-au-rojava-andre-hebert/

Notes   [ + ]

1.Article en anglais par une révolutionnaire syrienne concernant la conquête et l’occupation d’Afrin par le régime turc : https://www.rosalux.de/en/publication/id/39371/translate-to-en-afrin-after-the-turkish-invasion/ // En français, il existe ce rapport d’Amnesty International décrivant de « graves violations des droits humains » dans la région : https://www.amnesty.fr/conflits-armes-et-populations/actualites/afrin-les-civils-prives-de-leurs-droits
2.https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/06/la-turquie-veut-elle-rapatrier-deux-millions-de-refugies-au-nord-de-la-syrie_1755150
3.La tribune de Mazloum Abdi dans le magazine des affaires étrangères Foreign Policy : https://foreignpolicy.com/2019/10/13/kurds-assad-syria-russia-putin-turkey-genocide/
4.https://www.lorientlejour.com/article/1090107/pour-assad-les-combattants-kurdes-soutenus-par-washington-sont-des-traitres.html / Quelques hommes se présentant comme des anciens combattants des FDS viennent de se constituer en un groupe « Fils de Manbij » en opposition à la reconquête de la ville par le régime. Même s’il est trop tôt pour le savoir avec certitude, on suppose qu’il existe d’autres combattant-es prêt-es à faire de même. https://twitter.com/HousseinAk/status/1184456494793809921
5.Le drapeau vert-blanc-noir avec trois étoiles rouges au milieu a d’abord été conçu en opposition au colonialisme français et a ensuite été remplacé par le drapeau du Parti Baas. Même si récupéré par les milices de la Force Armée Libre, dont certaines aujourd’hui participent à l’offensive du régime turc, il est encore très répandu au sein des milieux syriens révolutionnaires.
6.Rapport de Human Rights Watch concernant ce massacre dont le caractère sectaire est difficilement disputable : https://www.hrw.org/fr/news/2013/09/13/syrie-executions-de-masse-par-les-forces-gouvernementales
7.On pense notamment au célèbre dissident syrien Michel Kilo qui s’exprime au sujet de l’autonomie kurde au nord de la Syrie en disant qu’on lui « brisera le dos », mais aussi l’absence de ministres kurdes du gouvernement intérimaire de l’opposition syrienne formé en 2012, ce qui aména l’ENKS (conseil national de l’opposition kurde opposée au PYD et soutenue par le président du Kurdistan irakien) à quitter le Coalition Nationale Syrienne https://www.kurdistan24.net/en/news/02510c0a-3aea-4b59-9d45-6d8a74b0c8bb/Kurdish-National-Council-excluded-from-Turkey-based-Syrian-opposition
8.Témoignage d’un opposant politique syrien : https://www.francetvinfo.fr/monde/syrie-un-opposant-a-damas-raconte-la-liberation-des-djihadistes_1680207.html
9.Le chercheur Thomas Pierret cite par exemple un ancien prisonnier politique Syrien alaouite, selon lequel « Le régime voit tous les Syriens comme les gens qu’il peut opprimer, mais il voit uniquement des Sunnites comme ceux qu’il peut exterminer. » https://twitter.com/ThomasPierret/status/1129371096367665153 Bien qu’anecdotique, ce témoignage rappelle que bien qu’Assad ait pu exécuter de nombreux-ses opposant-es appartenant à des minorités religieuses, le massacre des quartiers et villages entiers restait un traitement principalement réservé à la majorité sunnite. Il s’agit de le rappeler non pas pour renforcer des récits sectaires de la Révolution (qui fut une œuvre collective multiconfessionnelle) mais afin de cerner l’hypocrisie du régime d’Assad qui attisa le feu qu’il prétendit par la suite combattre.
10.https://lundi.am/Experiences-de-communes-autonomes-dans-la-Syrie-en-guerre
11.https://www.bastamag.net/Syrie-Idlib-Bachar-Al-Assad-offensive-bombardements-Russie-population-civile-Hayat-Tahrir-al-Sham
12.https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/09/15/syrie-manifestations-de-masse-a-idlib-avant-l-offensive-du-regime-assad_5355551_3218.html
13.Récit en anglais : https://www.middleeasteye.net/big-story/how-my-syrian-hometown-fought-islamic-state-and-won
14.https://www.reuters.com/article/us-syria-security-northwest-volunteers/syrians-dig-cook-fill-sandbags-in-war-with-assad-idUSKCN1TV0EZ
15.Par exemple, lorsque Poutine livre des armes sophistiquées à Erdogan : https://mobile.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/une-livraison-d-armes-russes-en-turquie-pourrait-changer-les-equilibres-mondiaux_3510969.html#xtref=https://www.google.fr/
16.https://www.courrierinternational.com/article/erdogan-fait-la-lecon-leurope-et-aux-journalistes-mais-les-affaires-continuent
17.Voir notamment cette enquête minutieuse de New York Times : https://www.nytimes.com/2019/10/13/world/middleeast/russia-bombing-syrian-hospitals.html
18.Les slogans veulent dire : « Vive la résistance du Rojava » (en kurmanji) et « Le peuple veut la chute du régime » (en arabe

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