Culture impopulaire

Les prisons du capital (Didier Fassin)

Dans Capitalisme carcéral, peut-être le meilleur livre à ce jour sorti aux éditions Divergences, l’universitaire et militante Jackie Wang examine les techniques d’incarcération contemporaines apparues dans les années 1990 aux Etats-Unis, et la façon dont les nouveaux outils numériques et financiers permettent de contrôler les populations noires et latinos.

Nous publions ici la préface à la traduction française de ce livre écrite par Didier Fassin, anthropologue, sociologue à l’EHESS, spécialiste des prisons.

Il est de multiples manières de faire une critique de l’évolution des sociétés contemporaines : l’analyse à la Bourdieu des structures de domination et la protestation contre l’inégalité des mouvements Occupy, la dénonciation à la Fanon de la perversion du racisme et la révolte contre l’injustice de Black Lives Matter, l’enquête et la désobéissance, le procès et l’émeute, la plume et la rue.

[Le livre] Carceral Capitalism [écrit par Jackie Wang] trouve son inspiration dans cette multiplicité de sources. Composition de textes qui mêle observations et indignations, essais et récits, citations et poèmes, l’ouvrage explore la part obscure des États-Unis — obscure à la fois par la noirceur qui la caractérise et par l’occultation dont elle a fait l’objet. En cela, il est un puissant signe de son temps ; de ces années Trump qui ne sont pourtant que l’aboutissement de logiques plus anciennes et plus profondes mais négligées ; de l’alliance du néolibéralisme et de l’autoritarisme et de la montée du suprématisme blanc et de la xénophobie ; mais aussi, a contrario, de la rébellion contre les violences policières, de la reconnaissance des excès de l’idéologie punitive et de l’émergence d’une gauche depuis longtemps disparue du paysage politique.

Le point de départ de cette exploration est double : une expérience personnelle et un travail intellectuel, qui s’enrichissent mutuellement. Jackie Wang est une étudiante en histoire et études afro-américaines de Harvard. Elle se présente comme poétesse, essayiste, réalisatrice, artiste multimédias et activiste de l’abolitionnisme carcéral.

Ayant passé son enfance et son adolescence en Floride, elle a pu voir s’opérer la détérioration des services publics, à commencer par le système scolaire, et le durcissement du dispositif pénal, dont son propre frère a subi les effets. Après avoir été condamné en tant que mineur à la prison à perpétuité, il a finalement pu la renégocier dans le cadre d’un plaider coupable à quarante années d’emprisonnement, comme elle l’évoque dans un texte poignant.

Du cas de ce frère, elle tire une série d’enseignements : sur la sévérité d’une justice qui manie si facilement les peines de prison à vie ; sur l’iniquité de pratiques qui conduisent à préférer la certitude d’une très longue incarcération négociée à l’incertitude d’une décision de tribunal au terme d’une procédure normale ; sur les dangers de la criminologie prédictive puisqu’elle-même est acceptée en doctorat dans la meilleure université du pays tandis que son frère va passer la totalité de ses années d’adulte dans une prison ; sur les conséquences pratiques de l’enfermement prolongé quand elle se rend compte que son frère est incapable d’imaginer ce qu’est le courrier électronique ayant été condamné avant l’ère d’internet.

Parallèlement, elle se livre à une vaste réflexion sur les multiples dimensions de la société répressive dans laquelle elle vit, s’attachant en particulier aux pratiques policières, pénales et pénitentiaires, qu’elle inscrit dans leurs logiques économiques trop souvent méconnues. Ainsi, si la mort de Michael Brown a servi de déclencheur à une mobilisation nationale pour dénoncer la brutalité des forces de l’ordre à l’encontre des minorités ethnoraciales, notamment des jeunes hommes noirs, l’enquête commanditée par le département de la Justice sur Ferguson où le drame s’est déroulé a également révélé l’existence de mécanismes institués par la ville pour prélever une sorte de dîme sur les segments les plus pauvres, principalement noirs, de la population pour abonder le budget municipal.

Des enquêtes menées dans d’autres villes ont permis d’identifier les mêmes consignes données à la police d’arrêter certains conducteurs pour leur infliger des contraventions dont le non-paiement dans les délais entraîne des majorations rapidement disproportionnées, puis des condamnations à la prison qui s’accompagnent de prélèvements supplémentaires pour payer les frais de justice et de séjour en milieu pénitentiaire. Les citoyens concernés, souvent insolvables, s’enfoncent dans de terribles spirales descendantes tandis que les municipalités impliquées, au bord de la faillite, accroissent significativement leurs ressources avec cet impôt discriminatoire prélevé sur les pauvres pour réduire les taxes foncières des riches.

C’est du reste avec ce même impôt que ces villes rémunèrent les avocats commis d’office pour les personnes dans le besoin, selon un cycle vicieux non redistributif où l’on fournit une aide juridictionnelle aux nécessiteux en prenant aux plus modestes. Ces logiques prédatrices se retrouvent dans l’ensemble de l’appareil répressif. Elles se combinent avec des logiques néolibérales qui se manifestent notamment par la création d’établissements pénitentiaires privés et l’exploitation du travail sous-rémunéré dans les ateliers des prisons.

Cette évolution est somme toute assez récente. Des années 1930 aux années 1960, l’esprit du New Deal puis l’ethos de l’après-Seconde Guerre Mondiale, qui favorisaient une forte progression des droits sociaux et de la protection sociale, s’accompagnaient également de ce qu’on nomme souvent penal welfarism, à savoir le respect de l’état de droit dans le traitement des délits et des crimes et la croyance en la nécessité de mesures de réhabilitation morale et de réinsertion sociale des prisonniers.

À partir des années 1970, on assiste à une inversion de cette tendance, avec une politique sécuritaire dite de law and order qui trouve sa justification dans la guerre à la drogue et la guerre au crime. On attribue souvent à Ronald Reagan ce renversement, et c’est en partie vrai. Mais dix ans avant lui, Nelson Rockefeller avait signé en tant que gouverneur de l’État de New York les premières grandes lois répressives. En fait, les processus profonds qui sous-tendent cette évolution doivent plutôt être rapportés à la réaction hostile suscitée par le mouvement des droits civiques dans la majorité blanche qui a vu dans la minorité noire émancipée une nouvelle classe dangereuse.

En trois décennies, sous l’effet de lois imposant de très sévères peines plancher, la population carcérale des États-Unis a été multipliée par sept avec proportionnellement huit fois plus de prisonniers noirs que de prisonniers blancs. Fait remarquable, ce durcissement était indépendant de l’évolution des infractions graves puisque depuis les années 1990 les taux de criminalité violente n’ont cessé de baisser alors que la population carcérale continuait de progresser. Ces phénomènes étaient en revanche concomitants d’un creusement des inégalités économiques et d’un recul de la protection sociale, tous deux en partie liés à une diminution de la pression fiscale sur les ménages riches et les grandes entreprises. En somme, l’État répressif et prédateur s’est renforcé tandis que l’État-providence, qui n’a jamais été très développé aux États-Unis, déclinait toujours plus.

La Floride, où Jackie Wang a grandi, est assurément un laboratoire de ce qu’elle appelle le capitalisme carcéral. Quatrième par son produit intérieur brut, il est le troisième par le nombre de personnes emprisonnées, avec un taux d’incarcération quatre fois plus élevé pour les noirs que pour les blancs. Cette rigueur pénale a eu au cours des dernières décennies des conséquences majeures sur la politique nationale, puisque 1,7 millions de personnes ont perdu le droit de voter en raison de leur passé criminel, ce qui représente le quart de l’électorat noir de l’état et près du tiers des personnes privées de droits civiques dans le pays.

Même si les populations présentant leurs caractéristiques sociodémographiques ont des taux d’abstention plus élevés que la moyenne, ils votent très majoritairement démocrates. Or, plusieurs élections présidentielles ont vu le candidat républicain l’emporter grâce au gain des grands électeurs de la Floride où la victoire n’avait été obtenue qu’avec quelques dizaines de milliers de voix d’avance, et même seulement cinq cents en 2000. Par conséquent, la politique punitive de la Floride n’est pas seulement le produit des majorités conservatrices de l’état : elle en est aussi la génératrice par exclusion des minorités ethnoraciales de condition modeste.

Le capitalisme carcéral étend ainsi ses tentacules bien au-delà du seul univers pénitentiaire où sont confinés plus de deux millions de citoyens états-uniens. Il altère le fonctionnement des pouvoirs publics. Il érode la légitimité politique des gouvernants. Il met en péril le contrat social en tant qu’il est en principe l’acceptation collective d’une délégation à l’État de l’autorité de défendre la liberté et l’égalité des individus. Le capitalisme carcéral instaure en effet le profit en lieu et place du contrat social et assure la défense des puissants contre les faibles. Dès lors, l’abolition de la prison, que réclame l’auteure, ne peut être qu’un premier pas dans la remise en cause d’une carcéralité bien plus étendue et bien plus pernicieuse.

Carceral Capitalism appartient à une longue lignée de travaux conduits aux Etats-Unis par, entre autres, Loïc Wacquant, David Garland, Bruce Western, Marie Gottschalk, Bernard Harcourt, Naomi Murakawa. Plutôt cependant que la mise à jour des mécanismes historiques ou sociologiques qui ont conduit de l’esclavage à l’incarcération de masse en passant par les lois Jim Crow, Jackie Wang s’attache à montrer les ramifications contemporaines du capitalisme carcéral dans tous les aspects de la vie économique et sociale.

Elle le fait en nourrissant ses analyses de l’afro-pessimisme et du radicalisme noir aux Etats-Unis, de Frank Wilderson et Achille Mbembe à Robin Kelley et Fred Moten, tout autant que des réflexions les plus récentes sur les implications du développement des algorithmes comme outils de prédiction. En cela, son livre n’est pas simplement une analyse de sa société. Il est aussi une archive du temps présent.

Didier Fassin, 1er septembre 2019


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