Matériaux

Colloque à l’ENS : Agamben, Lordon, facs en lutte

Histoires d'un colloque occupatoire à l'ENS, n°1 : textes et vidéos du colloque

Le 2 mai, au cœur de la lutte contre la sélection à l’université, un « colloque » un peu particulier s’est tenu dans ce qui est peut-être le haut lieu de la sélection scolaire à la française : l’École normale supérieure. Des personnalités du milieu universitaire et des collectifs en lutte (étudiants, migrants, poste, SNCF) y ont discouru tour à tour, avant que tout ce beau monde se lance dans une occupation éphémère des lieux. Pour garder trace de cet événement, on nous a envoyé un article rassemblant les différentes interventions dudit « colloque intempestif ».

A lire en complément de l’article sur le mouvement des occups.

Un colloque intempestif

Le 2 mai, après la manifestation avortée de la veille, un « colloque intempestif » était annoncé à l’Ecole normale supérieure, à l’invitation du Comité de mobilisation de l’ENS, et du Comité d’initiative IDF. L’événement, intitulé sobrement « Mort de l’université, vie du savoir », annonçait la venue de plusieurs universitaires, d’une asso d’aide aux réfugiés dans le système universitaire (Resome), et d’étudiants des facs occupées, pour traiter cette épineuse question : que devient l’université, cette institution religieuse fondée au XIIIème siècle pour former des savants en mesure de contredire les hérétiques, à l’heure de la concurrence mondialisée pour la production du savoir ? Comment produire aujourd’hui un savoir vivant, c’est-à-dire orienté vers la vie, et non vers des impératifs de rentabilité ou de classement ?

Pendant l’agitation « sociale » du mois d’avril, l’École normale supérieure, au lieu de réfléchir à ces questions, s’était contentée d’exhiber sur sa grille d’entrée un panneau « Revivez le mois de mai 68 en écoutant France Culture » et de recruter quelques gros bras en costard pour renforcer l’entrée principale — on ne sait jamais. Quelques dizaines d’élèves de l’École se mobilisaient alors sans grand succès pour sensibiliser leurs congénères à coups de tracts, et pour « massifier » les départs collectifs en manifestation.

Alors que rien ne semblait vouloir se passer, fin avril, des affiches furent placardées dans toute l’école pour annoncer la tenue du « colloque intempestif ». Elles ont été retirées prestement par l’administration, qui, jusqu’alors, avait feint d’ignorer la tenue de l’événement, pourtant annoncé sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours.

L’affiche annonçant le colloque, dans un style « CMDO« 

Malgré cela, dans l’après-midi du 2 mai, les personnes qui répétaient une pièce de théâtre ou suivaient un cours autour de 18h ont eu la surprise d’être interrompus par les agents de sécurité, « en raison d’un événement ». Si bien qu’à 18h30, quand le public du colloque commençait à se masser dans la cour principale, sous les yeux ébahis des vigiles qui ne s’attendaient manifestement pas à tant de monde, l’intégralité des salles de l’école étaient fermées à double tour.

Au même moment terminait la conférence d’Agamben sur son dernier livre, qui rejoignit alors avec sa troupe d’auditeurs studieux les quelques centaines de personnes déjà installées dans la cour. Parmi tous ces individus, outre nos fameux intervenants, on pouvait distinguer des gens de diverses facs occupées, des soignants, des cheminots, des postiers, et bien sûr, moult normaliens, soit impliqués dans l’organisation de l’événement, soit attirés par la curiosité hors de leur thurne1.

Une fois les tables garnies de saucisses, et de salade vegan, le « colloque » – qui, fait rare pour un colloque, avait un public – put enfin démarrer, aux alentours de 19h.

Antonia Birnbaum

Antonia Birnabum a ouvert le bal avec une intervention très remarquée par la presse et le directeur de l’ENS, Marc Mézard, qui l’ont résumé au slogan « mort à l’ENS » – slogan qui n’a pourtant jamais été prononcé aussi simplement. La voici, sous la forme des notes envoyées par l’intervenante :

Pathos militant du titre de ce rassemblement : Mort de l’université, vie du savoir.

On pourrait lui adjoindre un sous-titre, vu la localisation de nos interventions. Ce sous-titre renverrait à ce qui ne relève plus de l’encyclopédie des savoirs dans la pensée, et à ce qui reste constamment censuré dans les débats autour de l’université, à savoir qu’elle est déjà inscrite dans un système sélectif (classes préparatoires, grandes écoles) où elle occupe le bas de l’échelle.

Le sous-titre serait alors : Mort de l’ENS, vie de la pensée.

Premier point : Comment formuler nos problèmes avec l’université depuis des points autres que ceux qui nous sont imposés ? 

Ce que je vais dire ici est dit d’un point de vue triple : celui d’une situation de grève, celui d’un enseignant de philosophie dans cette situation, celui du lieu où l’on se trouve l’ENS. 

Dans la grève ne se départagent pas les enseignants des étudiants, mais se formulent des points qui divisent aussi bien les étudiants que les enseignants. 

Il faut au moins chercher à en arriver à ce point de division, sinon on reste dans de la mauvaise sociologie. L’université est un lieu de l’État. L’enjeu me semble important : se soustraire à la tendance de proposer une réforme d’Etat à la place de l’Etat. 

A/ Même en mai 68, les militants n’ont pas cru bon de poser le problème de la mort de l’ENS, à savoir de la dislocation d’un système hautement sélectif dans lequel un groupe extrêmement limité de jeunes « excellents » se trouvent fonctionnaires à environ vingt ans, tandis que la « masse » se forme ailleurs. 

Il y a les classes préparatoires, les grandes écoles et l’université. Il est intéressant de noter que 70 pour cent des titulaires de postes en philosophie de l’université en France viennent des deux ENS. L’université dans sa dimension « humanités » ne se reproduit même pas, elle se reproduit hors d’elle-même, par Procréation médicalement assistée des grandes écoles. Cela s’inscrit matériellement. Dans son rapport de 1998, Attali donne les chiffres suivants : 30 pour cent du budget de l’enseignement supérieur va à trois 3 pour cent des destinataires. Parcoursup est là depuis longtemps.

C’est là que réside le paysage de la sélection en France. Cette sélection est aussi la condition de la mort de l’université tel que l’Etat la met en place aujourd’hui. Ce sont aussi ces départages qu’il faut analyser si l’on ne veut pas être prisonnier du discours que l’on nous impose. 

Autre point. Si l’on veut penser la situation actuelle, discours autour de la sélection et de l’accueil, il faut penser ensemble la loi Parcoursup avec les HCERES, agences d’évaluation des diplomations, doctorat, master, ainsi que les financements par projets, IDEX, LABEX, EXCELL.

Parcoursup n’est évidemment pas là pour départager les étudiants qui vont aller en tel ou tel département à P8 selon leurs « aptitudes » à réussir.

Parcoursup est là pour que les universités gèrent la pénurie des places elles-mêmes, à même une concurrence entre établissements. La pénurie vient d’une poussée démographique, et aussi du fait relativement nouveau que 80 pour cent d’une classe d’âge a le bac. Pour que la concurrence puisse s’établir, et avec elle la marchandisation, il faut introduire des « différences » hiérarchiques : c’est ce qui est fait en ce moment. Et avec les attributions IDEX, LABEX, etc. L’Etat garde la main sur la finance, en déléguant la pauvreté aux administrations locales.

Un élément anachronique peut servir à décrire l’inversion dans laquelle on se trouve. Dans les années soixante-dix et jusque dans les années quatre-vingt, le baccalauréat était une épreuve réelle, faisant barrage, et personne ne trouvait rien à y redire. 

Par contre, à Vincennes avait été instauré le principe selon lequel des salariés (avec des fiches de paie de trois ans) pouvaient s’inscrire sans baccalauréat. Ces derniers introduisaient un clinamen dans leur vie, ils s’exilaient de la contrainte professionnelle pour une discipline intellectuelle. Aujourd’hui, c’est le baccalauréat comme l’université qui sont censés pleinement s’inscrire dans la professionnalisation de tout un chacun, du berceau à la tombe, tout au long de sa vie. 

Pour savoir dans quelle université on est, on peut nommer l’élargissement des disciplines : il y a information / communication, médiation culturelle, licence d’informatique appliquée aux sciences humaines, commissaire d’exposition, coaching. Quand on regarde ce qui court sous le nom d’université, on voit la chose « professionnelle »  à l’œuvre.

Parcoursup est en continuité, avec la concurrence déjà instaurée entre établissements qui opère dans le système d’évaluation des formations doctorales, de master, par les financements LABEX, IDEX. Ces évaluations ont ces vingt dernières années transformé intégralement le « métier », sans que le statut formel ne bouge d’un iota.

L’universitaire fait désormais un travail dont le rapport avec l’enseignement et la recherche (philosophie) est de plus en plus ténu, puisque le temps pris sur ces tâches administratives, sur la recherche de financements, sur le montage de projets, les partenariats, sur l’évaluation, n’est jamais plus disponible pour la lecture, les cours, l’écriture.. Il y a là un double bind spécifique  : il ne s’agit pas seulement de détruire l’université, mais de contraindre les universitaires à autodétruire l’université. Depuis 15 ans, au nom de la nécessité de la sauver, c’est ce que l’on fait. 

Pour faire un diagnostic de cette université, repartir de l’employé universel. Qu’est ce qu’un employé universel ? Quelqu’un qui fait un travail qui lui échappe pour devenir une chose à part, douée de vie propre, vouée à des compartiments de la division du travail, traînant derrière lui comme un poids mort la personne et ses désirs abandonnés. Il n’y a rien de plus universellement dégradant que d’être employé, et personne en réalité ne s’en accommode. Debord :  le problème n’est pas de vivre plus ou moins pauvrement, mais d’une manière qui nous dépossède de nous-mêmes.

Or aujourd’hui cette condition s’étend à la profession universitaire jusqu’à l’absorber. C’est très exactement ça que désigne la prolétarisation des universitaires, par delà la question de leur niveau de vie social et de leurs moyens. 

B/Titre qui nous rassemble. Vie du savoir : je propose vie de la pensée. 

Restreindre la rationalité au savoir, c’est assumer le savoir comme mesure « objective » de celle-ci, et c’est ce que l’on veut nous imposer. Si l’on inverse les termes autre chose s’avère : le savoir est un effet objectivé de ce qui ne se laisse pas objectiver dans la rationalité, à savoir la pulsation d’une pensée singulière.

Première différence : on saisit l’écart entre un savoir constitué, légitimé, et sa pulsation dans un savoir-faire, c’est-à-dire dans un savoir mis en acte. 

Et cette mise en acte peut être appelée pensée en ceci qu’elle s’aventure là où elle ne sait plus. Ce rapport à l’inconnu est crucial dans tout « savoir »  qui ne fasse pas que reproduire une légitimité, qui soit appelé à problématiser celle-ci. C’est ça que nomme ce mot si galvaudé aujourd’hui, recherche, et pas l’excellence ou Shanghaï ou la revue à comité de lecture. Tout ça, ce sont des instances de légitimation, mais la mise en acte de la pensée déplace et défait ce sur quoi elle prend d’abord appui. C’est cette instabilité constitutive qui fait qu’un espace est investi par les savoirs qu’elle dispense. 

Cet accent mis sur la vie tumultueuse de la pensée contraindrait aussi, au moins un peu, de rendre compte du chemin inverse, à savoir celui selon lequel la pratique séparée qui constitue les disciplines universitaires en théorie relève d’une extorsion de savoirs-faires et des pensées qui ne s’inventent pas à l’université, qui ne lui sont pas homogènes.

Se pose alors d’un autre biais le problème de l’homogénéité de l’université au monde tel qu’il va, de son rapport à l’Etat. Je fais une digression historique. L’université européenne humboldtienne (qu’il n’y a jamais eu en France, mais qui fait modèle générique) tant regrettée n’a jamais été cette autonomie  « authentique », autre que celle de la LRU, ce lieu sanctuarisé où rien n’était à l’abri du questionnement, de la critique. Elle a plutôt été le lieu où les questionnements et critiques se déroulaient à l’abri, aussi longtemps que le problème de les soutenir ou non ne se posait pas. C’est la résultante de l’idéalisme où la liberté est identifiée à son idée. En toute conséquence, ces questionnements ont sombré sans la moindre résistance dès lors que l’Etat nazi a éliminé cet abri. Moment de vérité : liberté octroyée par l’Etat n’en est pas une.

Ça nous laisse avec une conséquence à affronter : comment soutenir aujourd’hui l’écart entre la vérité comme pratique risquée des sujets, qui ne saurait avoir de lieu propre, et l’université associée à une fonction régulatrice des subjectivités. 

Comment se rapporter encore à ce qui en elle éveillait la pensée, à savoir qu’elle était une portion d’espace-temps non pas autonome, mais hétérogène à la logique de la valorisation et des subjectivités qui s’y rattachent, donc pouvant donner lieu, entre autres lieux, et entre autre chose, à des pratiques risquées de pensée. 

Qu’est-ce que ces considérations apportent si on resserre sur la situation d’aujourd’hui ?

Hypothèse. La logique purement sociale des revendications syndicales ou universitaires, invoquant la possibilité écornée d’acceuillir « plus d’étudiants de milieu défavorisé » est impuissante. 

À P8, elle ignore que les étudiants défavorisés vont en gestion, en tout ce qui est professionnel (P8). Surtout, elle ne dit rien de ce que l’on y « fait » dans cette université. A-t-elle une fonction d’accueil social ? l’université n’est pas un « service public » comme les transports ou l’hôpital, elle n’a pas d’usagers, elle a des étudiants (et des personnels salariés) et cela demande à être pris en compte dans notre façon de l’investir. Transformer l’étudiant et l’enseignant en « autre chose » que quelqu’un qui étudie, c’est ce qui est en train d’arriver.

Supposons que c’est le lieu où peut s’affirmer et se mettre en pratique le désir d’étudier. Comme dit plus haut, tout ce qui est dit ici ne départage pas les enseignants des étudiants, il divise aussi bien les étudiants que les enseignants. (Plein d’enseignants ne s’intéressent plus à leur discipline, ils passent à l’administration ça les intéresse plus)

Si l’on réintroduit la contrainte d’une pratique en lieu et place de celle des « niveaux ».

Niveaux/ … sont toujours là pour reporter en amont ou en aval la vraie question. Ce sont des savoirs qui ont été acquis ailleurs, ou qui le seront (dans un cours de remédiation).  La question est de savoir comment s’y mettre, comment s’y mettre soi-même, comment contraindre d’autres à s’y mettre.

Certes l’invocation pathétique d’un désir d’étudier a un côté suranné, vieillot relativement aux théories de l’assujetissement. Mais en négatif, on peut constater que le néolibéralisme arrive dans l’université en la transformant en l’espace d’une absence de désir quant à la pensée : on négocie, on carriérise, on évalue, on « excelle », on érotise certes la concurrence, si besoin encore en était, mais la pensée ? SO WHAT.

Dans la grève peut parfois apparaître ce point : que l’on aspire à une pensée qui compte au monde, qui ouvre sur un conflit des mondes, non pas qui serve de justification à ce monde. Ce qui s’agissant de la philosophie, est un point qui la divise (bien avant qu’elle ne devienne discipline universitaire).

« Faire le pari d’un travail inverse sur le savoir : travail de sabotage visant à le rendre malpropre à la consommation et inutile à la domination ; travail pour décalibrer la marchandise, arracher les pancartes, déflécher les voies ; restituer aux carrefours forestiers l’angoisse de n’avoir pour savoir où aller à compter que sur soi et sur ces arbres que la mousse se fait un malin plaisir d’entourer de tous côtés ; rendre aux savoirs leurs singularités, aux rebelles leurs raisons, aux enfants amoureux leurs cartes et leurs estampes. 

On peut appeler ce travail interminable philosophie et dire que sans philosophie nul savoir ne saurait plus échapper à la pornographie politique, mais aussi que toute volonté d’énoncer la philosophie dans un discours autonome ne saurait être que pornographie transcendantale.2 »

Giorgio Agamben

Agamben, qui avait récemment reçu le titre effrayant de « prophète de l’apocalypse3 », prenait la suite.  Nous retranscrivons ses propos d’après un enregistrement partiel, auquel manque le début :

[…] Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où toute action politique, au moins telle qu’on l’a concédée, est devenue impossible. Ce n’est pas un constat tellement négatif. Ce que je veux dire, c’est qu’on se trouve face à une forme de pouvoir gouvernemental qui rend toute action impossible. Mais c’est justement une situation très intéressante. Pourquoi ? Parce qu’elle permet de poser de façon juste le rapport entre la pensée et la pratique. Je crois qu’une véritable théorique est ce à quoi on se trouve obligé une fois qu’on se heurte à une impossibilité d’agir. Et vice versa, je crois qu’une pratique politique véritable a lieu quand on se trouve face à une impossibilité de penser. Donc il y a un relais continuel entre la théorie et la pratique, et on se trouve là face à cette tache : comment penser face à une impossibilité d’agir quelque chose qui va permettre d’agir d’une autre façon.

Et là je voulais juste dire deux mots sur un champ possible de cette action, qui pourrait avoir un sens révolutionnaire. Vous savez, je viens de travailler beaucoup sur Pasolini ces temps-ci. Et Pasolini la première chose qu’il a fait quand il avait 20 ans, c’était d’écrire des poèmes dans le dialecte du village où il vivait. Et il est resté toujours fidèle à cette chose, puisque le dernier livre qui a paru jusqu’après sa mort, mais qu’il avait préparé, c’est une réédition de ces poèmes en dialecte. Que voulait-il faire par là ? Il le concevait comme quelque chose de politique. C’est-à-dire il ne concevait pas le dialecte comme quelque chose subordonné à la langue — là pour vous  c’est difficile de le comprendre, puisqu’il n’y a pas en France cette réalité des politique des dialectes comme en Italie. Ce qu’il concevait c’était un dialecte qui allait se poser comme langue, et une langue qui allait du coup se dialectiser. Et il est toujours rester fidèle à ce concept. Il pensait même mettre en question par cela le primat de la langue. Il concevait la langue collective comme institution, comme quelque chose qu’il fallait mettre en question

Pourquoi je vous parle de ça ? Car au fond la langue c’est le premier dispositif du pouvoir. Et l’idée que la langue puisse être un champ politique me semble tout à fait intéressant. Et voilà une façon de concevoir quelque chose qui se soustrait au paradigme traditionnel de l’action politique mais qui ouvre un champ tout à fait intéressant. Moi je pourrais appeler ça le champ d’un geste plutôt que le champ d’une action. Je pense qu’il est important pour vous dans cette situation aujourd’hui de vous rendre compte qu’on ne peut pas employer le concept d’action comme on l’a fait jusque là. Si on continue d’employer ce concept d’action, de conflit, de lutte, tout ça, tout simplement sans le problématiser, on va se trouver toujours condamné à une situation subalterne. On va toujours se trouver face à un pouvoir qui finalement reste là, doit être là, parce qu’il est inscrit dans le rapport subalterne.

Le message que je voulais vous laisser c’était : il faut repenser le concept d’action4.

Johanna Siméant-Germanos

Johanna Siméant-Germanos intervenait ensuite, et son texte a été publié par RogueESR :

Si on m’a invitée à parler aujourd’hui, c’est je pense à cause d’un texte, « Démolition », écrit il y a quelques mois, et dont la circulation, la réception, m’ont surprise, parce que ce texte a semblé faire écho à des milliers d’autres expériences individuelles : j’avais essayé de décrire mon désarroi à l’égard de la mise en crise convergente de ce qui contribue à faire tenir, un peu, une société : les institutions de la santé, du social, des transports, du savoir… Pas seulement les institutions puisque ce qu’il me semblait observer, comme plein d’autres, c’était aussi la prolifération de tous ces dispositifs, algorithmes, badges, mises en règle, courses à la notation, formulaires de soumission (le mot parle de lui-même), d’une façon qui à tous les niveaux produit de l’avilissement, une façon de faire son travail moins bien et dans l’isolement. Comme si ce qui se jouait, c’était aussi le recul de nos capacités d’agir ensemble parce que chacun devient comme entrepreneur de son asservissement. Visiblement, je n’étais pas la seule à ressentir ce désarroi. Et l’avoir écrit autrement que du haut de ma science, mais à partir de ce qui était aussi ma tristesse d’avoir vu la vie des miens et mon propre métier changer, a pu rencontrer un écho chez d’autres.

Si on m’a invitée à parler aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que j’ai enseigné 22 ans à l’université avant d’arriver ici. Le temps de voir changer le métier, le temps de voir l’idée même de l’université être mise en crise. Et tout ça dans un contexte où chaque réforme, inspirée du processus de Bologne à la fin des années 90, de l’injonction à l’alignement sur la concurrence dans le marché international de l’enseignement supérieur, de la mise en place d’une soi-disant autonomie des universités, chaque réforme n’est jamais que la conjonction de la managérialisation et de la diminution des capacités de résistance des universités… autant de façons de faire reculer l’idée que l’université pourrait être un lieu d’émancipation.

Alors il faut bien un peu parler de la loi ORE et de ParcourSup, mais sans oublier que ça s’inscrit dans un processus de plus long terme.

Ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, c’est évidemment le mensonge marketing de la façon dont cette réforme est présentée, cette façon d’insister sur ce qui serait le scandale d’un tirage au sort qui ne concernait en fait que 0.4% des anciens étudiants, ce qu’il y a d’odieux, c’est la mise en place d’une réforme avant même qu’elle ne soit adoptée au parlement, ce qu’il y a d’odieux c’est une réforme sans les moyens du peu de mieux qu’elle promettait : la ministre avait presque réussi à faire flancher des enseignants-chercheurs fatigués, conscients des taux d’échec dans une partie des parcours universitaires, et qui trouvaient que le « oui si » (proposer une remédiation à qui l’on jugeait plus fragile), ce n’était pas une si mauvaise idée. À ceci près qu’il n’y avait aucun véritable moyen de mettre en place ces fameuses filières de remédiation (on cherche toujours le milliard prétendument alloué !)… vu qu’il n’y a déjà pas assez de places qui ont été créées à l’université malgré les projections que n’importe quel bureaucrate un peu sérieux aurait pu effectuer à partir des statistiques sur le nombre de bacheliers… peut-être qu’il faudrait que les gens qui peuplent les cabinets ministériels soient un peu mieux frottés de sciences sociales et un peu moins de plans en deux parties / deux sous-parties…

Surtout, ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, mais je crois que je ne vous apprends rien, c’est la façon dont cela va augmenter la polarisation sociale, les inégalités sociales, augmenter le chacun pour soi, augmenter le recours au privé pour garantir la meilleure scolarité à ses enfants… Juste un exemple : quand on est un collégien de la Courneuve, cela veut dire qu’on aura raté quatre mois d’anglais en cinquième, trois mois de maths en quatrième, deux mois d’histoire géo en troisième… et qu’évidemment, les algorithmes qui vont pondérer vos notes en fonction de votre lycée d’origine ne vous donneront pas grand chance d’accéder aux filières qui vous intéressent.

Bref, ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, c’est le mélange de mensonge et d’incompétence, de gens qui soit ne savaient pas, soit ne savaient que trop bien… comme pour la question des lettres de motivation qui ne seront évidemment pas examinées, mais qui auront permis de décourager les plus fragiles là encore…

Prenez juste la question de l’algorithme… Parce que le plus important ce n’est pas les slogans dans cette affaire, « pour ou contre la sélection », le plus important ce sont les détails, les algorithmes, les timings, les financements annoncés et pas débloqués : l’algorithme précédent, celui d’APB, basé sur ce que l’on appelle en théorie des jeux la théorie des mariages stables, prenait en compte la hiérarchisation des choix des élèves, ce que ne fait pas ParcourSup, où l’on demande aux terminales de ne pas hiérarchiser (au début on croit à une blague…) : mais ce que ça veut dire, quand on propose de ne pas hiérarchiser, c’est que les institutions d’élite vont s’arracher les gens qu’elles considèrent les meilleurs parce que venus des meilleurs lycées (et comme elles les voudront, tous ces élèves pourront choisir entre plusieurs filières… donc pour eux ce sera encore plus confort, plus de choix), et que les autres continueront peut-être de façon pire qu’avant à se retrouver dans des endroits où ils ne veulent pas aller. Et que le storytelling de « trouver la bonne place pour les bonnes personnes » est bel et bien mensonger. Si vraiment le problème est de ne pas admettre les gens qui n’ont pas le niveau dans une filière, pourquoi limiter cette démarche aux seules filières sous tension, pourquoi ne pas instaurer des filières de remédiation dans toutes les filières ? À partir du moment où ce n’est pas le propos, où les moyens n’en sont pas donnés, c’est bien qu’il s’agit d’une gestion malthusienne et excluante de l’université qui est en marche. Donc derrière le mot valise de sélection, il faudrait se demander, avant de faire des choix sur des gens qui n’ont pas eu les mêmes chances, si on n’aurait pas plutôt pu se donner les moyens de restaurer, pour tous, leurs capacités de choix ? À voir l’état des collèges et des lycées, la réponse est, évidemment, non.

S’il ne s’agissait que d’une réforme mal fichue, le énième accident industriel de technocrate… dans un monde idéal, on leur ferait lire quelques bons sociologues de l’éducation et tout irait mieux. Mais la crise de l’université, de l’idée d’université, est plus profonde. Et cela, finalement, quelle que soit la conception qu’on a de l’université : soit que l’on rêve à une tour d’ivoire qui permet d’observer paisiblement le monde à distance ; ou que l’on rêve d’un savoir complètement impliqué dans la société, qui en procède et lui revienne pour lui servir.

Aucune de ces deux aspirations n’a la moindre chance d’être satisfaite par une évolution qui ne pourra satisfaire que les universitaires qui aspirent à devenir chefs de projet bureaucratiques ou employés du mois.

Ce qui nous menace aujourd’hui, c’est l’aggravation d’une offensive généralisée contre toute possibilité de dire le vrai sur le monde. Et ça ne concerne pas que l’université. Et ça ne vient pas que de l’État. On voit depuis quelques années les enquêtes en sciences sociales être menacées de façon croissante par des procédures qui barrent l’accès à certains terrains, censurent des résultats, des publications. On voit se développer le conformisme des Institutionnal Review Boardsdans les universités anglo-saxonnes, qui, sous couvert de respecter les gens auprès de qui l’on enquête (une question, celle du respect des publics, qu’on pose bien moins dans plein d’autres domaines des politiques publiques !), limitent les possibilités d’observations longues, de type ethnographique, d’enquêtes de qualité au long cours, etc.

Mais ça, c’est aussi ce que vivent les journalistes (enfin ceux qui essaient de faire leur travail !). C’est aussi ce qui menace les institutions qui tentent de produire des statistiques qui ne sont pas alignées sur les attentes des gouvernants. C’est aussi la loi sur le secret des affaires et la multiplication des procédures-bâillons à l’égard des lanceurs d’alerte. C’est une mise en crise de la presse telle qu’il n’y a même pas besoin de lui demander d’être conforme vu le conformisme que fabriquent la précarité et la quête de ressources publicitaires.

Je reviens à l’université : la question est donc bien loin de se limiter à pour ou contre la sélection. Le monde universitaire est devenu un monde où il faut devenir de plus en plus un entrepreneur de soi-même, où les chercheurs doivent se débrouiller pour accumuler les financements nécessaires à leurs recherches auprès de diverses institutions publiques ou privées (ANR, Europe, etc.) à coups de projets de recherche ad hocqui suintent le conformisme, tout ça pour se transformer en chefs de projets, et clientéliser des protégés dans des post-doctorats puisque de toute façon le nombre de créations de postes d’enseignants-chercheurs titulaires diminue… tout cela dans un processus général qui augmente la fragmentation, l’isolement, et l’anomie à l’université. Pourtant les livres de sciences sociales français les plus importants que j’ai eu l’occasion de lire ces dernières années n’ont rien à voir et ne devaient rien aux financements et à la bouillie secrétée par les bureaucraties de la recherche, le jargon de l’excellence bureaucratiquement définie (Idex, labex, equipex et j’en passe), l’alignement sur le classement de Shanghai ou autre.

Et c’est cela qui peut continuer à nous animer, l’idée que le savoir n’est ni une affaire de managers, ni de bureaucrates, mais l’affaire de celles, de ceux, qui entendent bien préserver la dignité de leur métier, qui est de produire et de diffuser des paroles vraies sur la société. Avec le maigre espoir que, parfois, dire le vrai puisse avoir encore son importance et nous engager.

Les autres interventions ont été filmées :

Cheminot·es

Postier·es

Lordon

NB : Nous n’avons pas pu récupérer pour l’instant les interventions du Resome et des étudiants des facs en lutte. Merci de nous contacter si vous disposez d’enregistrements ou de notes à ce sujet : grozeille@protonmail.com

Notes   [ + ]

1.Le mot désigne une chambre, dans le langage privé des élèves de l’ENS.
2.Ndlr : citation de Jacques Rancière, « La pensée d’ailleurs« , texte paru dans Critique en 1978.
3.Cf. « Giorgio Agamben, prophète de l’Apocalypse moderne« , un article assez nul du Nouvel Obs.
4.Texte retranscrit à partir d’un enregistrement (incomplet) de 5 minutes.

Recevoir Grozeille par mail


D'autres articles