Culture impopulaire

65 intellectuels et 1 président : le non-débat

Dans le contexte de la fin du grand débat, Macron a invité une soixantaine de discoureurs laborieux, qui se targuent par ailleurs d’être des « intellectuels », à venir discuter avec lui pour le plus grand plaisir des auditeurs de France Culture. Un exercice de fayotage auquel des gens comme Frédéric Lordon ou Gérard Noiriel ont préféré se soustraire avec fracas.

Une lectrice de Grozeille, qui a bien voulu s’infliger ces 8 heures de creusement de méninges en compagnie de ceux et celles qui ne laisseront sans doute que le souvenir de leur médiocrité dans l’histoire de la pensée occidentale, nous a livré l’excellent compte-rendu que voici.

65 intellectuels et 1 président : on pouvait espérer un gros coup de bélier contre la philosophie d’Emmanuel Macron. Mais visiblement trop d’intellectuels tue l’intellectuel. Chacun leur tour, ils ont chanté leur petite ritournelle de spécialiste, plus ou moins adaptée à l’exercice requis, pour s’entendre répondre une fin de non-recevoir. La salle a ressemblé un instant à une curieuse salle de classe, où chaque bon élève s’appliquait à briller du mieux possible, mais où seuls les plus fayots ont reçu une adhésion du maître. Aucune improvisation bien sûr, sauf de la part de notre président qui brode sans cesse, nous en avons l’habitude, son irrésistible charisme autour des mêmes refrains. Au demeurant, la salle est restée calme et sérieuse – malgré les heures passant, malgré la gravité des enjeux – : l’antinomie pure d’un débat. Asphyxié par un dispositif rigide (l’élève parle, le maître répond), par le prestige de la situation, « merci monsieur le président pour votre invitation », par, bien sûr, la pré-sélection de qui sont les intellectuels de notre époque.

Nous les avons vus ces intellectuels, ces grands penseurs, sous la houlette de Pascal Bruckner, s’inquiéter qu’un mouvement anarcho-fasciste ne menace l’ordre établi. Nous les avons vus, fins analystes, constater avec effroi que les jeunes pour le climat ne veuillent plus vivre dans le même monde qu’eux – et c’est cela, conclut Perrine Simon-Nahum, qui est très préoccupant. Comment ne pas les comprendre…

Alors, bien sûr, les analyses sur les gilets jaunes divergent, et nous serions sots de ne pas voir là un sursaut de la pensée saine, qui pèse et compare. Monique Canto-Sperber nous a rassurés sur la capacité des « citoyens lambdas » à pouvoir discuter de manière rationnelle. D’ailleurs, appuie un autre animal d’université, lui aussi fin analyste, ils se sont organisés eux-mêmes de manière « verticale », c’est donc bien qu’ils ont un peu de bon sens ! Mais, ajoute le contradicteur, n’oublions pas que ces êtres sont sensibles aux discours qui les flattent, et que la manipulation rode. Alors, rationnels ou impulsifs, ces gilets jaunes ? On se délecte de la profondeur du débat ! D’autant que ni une ni deux, ce sont trois parties qui vont structurer leur pensée, la dialectique est portée par le commun mépris de classe qui suinte de leurs prises de position. La pensée est sauve !

Là où ces intellectuels étaient peut-être les meilleurs, c’était dans la défense de leur zoo. Frédéric Worms, le premier, s’est inquiété pour cette espèce – la sienne – en voie de disparition. Comment ne pas les comprendre… Le vénérable Jules Hoffmann, lui, a carrément saisi la tribune qu’on lui accordait pour, sans délai, confondant sa chaire et le palais, nous faire un cours express d’histoire de la médecine.

Ne soyons pas trop caricaturaux, et distinguons ces énergumènes à la ramasse des quelques irréductibles « opposants ». Ces conseillers du prince, Dominique Méda en tête, nous les avons vus profiter de cette minute de grâce pour remettre en cause le monarque. Mais il semblerait que le vent de la discorde, à défaut de prendre, a causé un fâcheux retour de feu. Notre président, mimant l’écoute attentive, a pu répondre posément à ces intellectuels-journalistes, sans droit de réponse de leur part. Le profit était double : jouer le monarque éclairé et, modernité oblige, « ouvert au débat » (au non-débat donc), tout en asseyant la supériorité de son discours de clôture, qui n’appelait plus remise en cause. Autrement dit, l’intégration de la contestation en une bouchée. A la cour, mieux vaut être fayot qu’honnête homme. Et il aurait peut-être été sage d’y penser avant.

Car notre président ne peut pas « investir son capital politique » sur n’importe quel sujet. Sur la crise climatique par exemple, en investissant dans une transition écologique ? Mais enfin, nous n’allons quand même pas ajouter à cette « dette écologique » léguée aux générations futures une « dette économique », autrement plus fâcheuse ! Sur la justice fiscale peut-être ? Elle existe déjà voyons, ce qu’il faut, c’est permettre aux jeunes gens méritants de s’extraire de leur merdier par une ascension sociale spectaculaire : elle est là la justice de la République. Et que les autres, ceux qui ne travaillent pas, pas assez bien, restent à leur place. Nous sommes donc rassurés, Monsieur notre président avait raison avant le début du débat, et il a encore raison à sa fin.

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