Tout le monde a peur du noir : éclairer les Black Blocs

Nous avons publié un article il y a quelques semaines sur les Black Blocs. Contre la réduction médiatique de ces tactiques militantes à une violence excessive, folle et vaine, nous souhaitions donner du grain à moudre au débat. Retracer l’histoire des stratégies Black Blocs, les contextualiser, les expliquer. Ce travail historiographique somme toute classique ne nous semblait pas déraisonnable, plutôt nécessaire. En adoptant la perspective des gens qui composent les Black Blocs, nous dérogions bien sûr à l’impératif d’objectivité. Toutefois, ce penchant subjectif assumé ne faisait que rétablir partiellement l’équilibre sur une question largement dominée par le discours médiatique, inverse mais tout aussi partial.

Le sujet était sensible. Il est bien normal que des idées subversives et des paroles dominées peinent à prendre corps et à s’exprimer. Mais là l’épine ne passait vraiment pas. J’ai pas mal discuté avec des ami-e-s, pas forcément proches des mouvements sociaux et j’ai senti le besoin d’écrire quelque chose d’autre. Comme si l’article avait zappé l’essentiel. Il fallait ajouter, à l’œil froid de l’analyse réflexive, le cœur chaud de la sensibilité. À fleur de peau donc. En porte-à-faux. Écrire que nous avons tous peur.


Les Belles histoires de Père Casse-Tort :

C’est une comptine cent fois répétée, les « casseurs », les méchants. Des individus isolés, asociaux et masqués. Sans scrupules. Des voitures brûlées, des vitres cassées. La spécificité des comptines, c’est qu’elles jouent avec notre imaginaire. Martelées dans nos têtes, elle s’y forgent des cavités difficilement déboulonnables. Malgré ses gentilles binocles, quand Père Casse-Tort raconte ses histoires, c’est bien de coups de marteau dont il est question. Non du coup d’œil adroit de la vérité.

On le sait, les analyses et les faits livrés par les journaux ne le sont que tordus et dénaturés. Les média, pour transmettre de l’information, doivent fonctionner comme des prismes réfractants et déformants. Ne soyons pas notre propre dupe, leur mener un procès pour cette raison serait vain et puéril. Rappelons-nous simplement cette situation : le champ médiatique est traversé par des rapports de force. Il serait par exemple futile de chercher une légitimité intrinsèque à l’utilisation de la violence lors des confrontations entre la police et les manifestant(e)s. Bris de vitrines ou grenades lacrymogènes, il n’y a que des procédures de légitimation d’actes offensifs, pas de frontière stable entre de bonnes et de mauvaises actions1.

Dans l’élément bâtard que constituent les discours publics, toute assertion théorique, toujours située et incarnée, agit en même temps sur le domaine pratique. Les comptines qu’on nous raconte nous agissent en ébranlant nos dynamiques affectives. C’est ce mariage contre-nature entre le champ spéculatif et la sphère réelle qui empêche que puisse exister quelque chose comme la vérité. Notre seul grief se situe à ce niveau. Entailler le monopole médiatique, y nicher des points de passage vers d’autres discours. Produire un semblant d’équilibre. Restituons une histoire de Père Casse-Tort et transformons son terrain, pour la secouer un peu.

Les Aventures de Tanguy au pays des merveilles :

En mai 2016, alors que les manifestations contre la loi travail s’amplifiaient en France, la contestation grondait également en Belgique. Le 24, Tanguy Fourez, syndiqué à la Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB), a séché un commissaire de police d’un solide coup de poing. Celui-ci, blessé à la tête en tombant, a dû faire un tour à l’hôpital.

L’évènement a fait grand bruit dans la presse wallonne. La FGTB s’est précipité vers l’échappatoire le plus proche en un communiqué : « La FGTB souligne qu’un tel comportement est incompatible avec ses statuts fédéraux ». De la même manière, le porte-parole du parti de coeur de Tanguy Fourez, le Parti du Travail Belge (PTB), a vite fait savoir qu’il condamnait sans ambage une action « moralement et politiquement inadmissible qui n’a pas sa place dans notre société et ne peut être tolérée. » Ces déclarations n’étaient pas surprenantes, elles suivaient logiquement une foultitude d’accusations parues dans l’ensemble de la presse. Pour de larges organes traditionnels comme la FGTB et le PTB, la reproduction et la stabilité de l’appareil l’emportent sur toute autre considération. Comme dans un mauvais jeu de société, plus l’on gagne, plus il devient facile d’accroître sa force. C’est qu’il est plus rassurant de rejoindre le camp le plus fort, celui qui soutient ici l’ordre en place et la police.

Tanguy Fourez, accablé par la pression médiatique, a tenté de justifier son geste par le fait qu’il avait bu. De là, une représentation s’est cristallisée dans les imaginaires. Tanguy Fourez, brute ouvrière, alcoolique. Une photo diffusée canette de bière à la main. Dans un éclat de folie, un manifestant alcoolique frappe violemment un policier. Voilà comment se construisent les « casseurs ».

Dans une autre partie du champ médiatique, une autre représentation voyait le jour. Elle faisait franchement pâle figure tant la lumière blafarde qu’émettent les revues « radicales » contraste avec la clarté aveuglante des média « dominants ». Pourtant, ce n’étaient pas les arguments qui manquaient. La victime, le commissaire Vandersmissen, était bien connu de ceux qui avaient l’habitude de s’engager en faveur des sans-papiers ou des chômeurs. Le témoignage d’une Bruxelloise en donne une image peu avenante, âmes sensibles s’abstenir :

Je m’appelle Lili ; en 15 ans voilà ce que cet homme m’a fait. Il m’a traité de sale pute. Il m’a traitée de merde gauchiste. Il m’a envoyée en garde à vue parce que je défendais des familles sans papiers. Il m’a envoyée en garde à vue parce que je défendais la liberté de circulation. Il m’a traitée de pute à nègre. Il m’a menacée de garde à vue parce que je défendais des exilés politiques. Quand j’étais au sol menottée et que sa police me frappait, il a posé sa botte sur mon épaule, en « me demandant » de fermer ma gueule. Il m’a envoyée en garde a vue parce que j’étais qu’une sale « gouine de merde ». Il m’a traitée de sale gauchiste de merde. Il m’a menacée de viol alors que j’étais en garde en vue dans une cellule, cernée par les policiers qu’il dirigeait. Il a proposé à ses policiers de me violer pour me calmer, il trouvait ça drôle.

Il a organisé de véritables rafles à chaque fin de manif réclamant des papiers pour tous. Ce que je viens de décrire a été vécu et relaté également par la plupart de mes ami-e s ou potes ou connaissances qui sont loin d’être tous et toutes de dangereux gauchistes, mais qui un jour ont eut le malheur de se retrouver face à lui. (…)

Cet homme a insulté de sale nègre, sale bougnoule, a peu près tous les arabes et tous les africains noirs que je connais. A frappé et a demandé à sa police de frapper volontairement tous les gens qui se battent contre les injustices, qu’ils viennent d’extrême gauche, du No Border, d’Amnesty…. Qu’ils soient contre les guerres où qu’elles/ils soient pacifistes ou pas.

Cet homme a suscité et généré une violence gratuite inouïe dans notre ville. A suscité la terreur : finir dans une garde à vue gérée par cet homme était synonyme de violence, de peur, de menaces.

Lors de la manifestation du 24 mai, Vandersmissen poursuit et gaze des manifestant(e)s en train de se disperser2. Un inconnu surgit alors et l’empêche de décharger sa fureur en le mettant au tapis. Il n’avait pas pas préparé son geste, il n’était même pas masqué. Manifestement, il a agit par réflexe, pour protéger son prochain. Il s’est présenté de lui-même aux autorités, a décliné son nom : Tanguy Fourez.

Tanguy Fourez ne prend consistance dans nos imaginaires que si l’on s’accroche à ces représentations. Les deux versions de son histoire sont tout autant partiales et éloignées de « la vérité historique ». L’essentiel c’est de s’en souvenir pour ne pas se fourvoyer dans des débats oiseux sur la violence légitime ou sur les bons et les mauvais manifestants. Rappelons-le, ces catégories sont des constructions à vocation instrumentale. Elles remplissent une fonction. De fait, les procédures de classification sont subordonnées à l’ensemble de rapports de force qui tissent la sphère d’élocution publique.

La Nuit, tous les chats sont gris :

Les stéréotypes sur les Black Blocs que nous avons décryptés de long en large sont des productions pragmatiques. Ils transmettent un imaginaire qui servira à terme la conservation de l’ordre social. Sans prendre position sur la véracité des représentations transmises dans la sphère médiatique, on peut remarquer qu’elles sont utilisées pour découper les forces subversives. Les heurts provoqués par l’incompréhension réciproque entre militant(e)s des syndicats, de la France Insoumise et du cortège de tête lors des dernières manifestations en sont le symptôme3. Aveuglé(e)s par les lourdes catégories diffusées quotidiennement sur les ondes hertziennes ou dans le journal de TF1, nous reproduisons des associations délétères. Les insoumis(es) seraient les enfants naturels du nationalisme et du populisme, les hamonistes de fades socialistes vaguement idéalistes, les communistes un conglomérat de vieux aveugles dont le cerveau n’a pas tiqué depuis 1990, les gens dans les Black Blocs de dangereux anarchistes shootés à l’adrénaline. Sous l’éclairage électronique uniforme des écrans de télévision, tous les chats sont gris.

Cependant, souvenons-nous d’une chose, les partis, les syndicats ou les groupes formés lors d’une lutte sociale n’ont une identité que par les membres qui les constituent. Mettons les actions et les dires de la tête de ces structures de coté pour aller voir ce qui se passe de l’autre côté. Comme l’exprime très justement un syndiqué CGT dans un mail que nous avons reçu la semaine dernière :

La cgt n’est pas une structure uniforme faite de ‘béni oui oui’ suivant bêtement leur chef. Il y a des divergences, du débat, des oppositions dures, au sein d’un collectif qui tente un exercice complexe : la démocratie. On y trouve des jeunes, des vieux, et de tous bords politiques. On y trouve surtout des salariés, des chômeurs, des précaires, des gens comme vous et moi, qui en bavent et qui font de leur mieux, parfois bien, parfois mal, pour faire face au patronat. Ces gens là ne sont pas « le » ni « les » syndicats. Ce sont nos collègues, nos voisins, nos camarades… des gens qui donnent souvent beaucoup pour faire fonctionner une structure, organiser des rassemblements, la représentation salariale, là où tant d’autres désertent et donnent des leçons. D’ailleurs, nous attendons les donneurs de leçons, la porte est ouverte. A mes collègues qui font la révolution dans les couloirs et qui décrient la cgt, je dis souvent : un syndicat est à l’image de ses syndiqués, venez et mettez y du votre.4

Ce qui est vrai pour une structure syndicale l’est encore plus pour une tactique éphémère qui se constitue aléatoirement pour mener une action directe. Autrement dit, la question n’est pas : « Est-ce que le Black Bloc est gentil ou pas ? », « Est-ce qu’il est légitime ou non ? ». Au contraire, le Black Bloc n’existe que en situation, par les gens qui le composent. D’autant plus que ces gens attestent pour un instant de la volonté de sortir du cadre des assignations. Ils entendent se couler indistinctement dans un bloc noir pour se défendre contre les catégories imposées dans l’espace public. On le disait, s’habiller en noir, c’est vouloir être insaisissable par compassion avec tous ceux qui souffrent5.

En traçant des lignes de distinctions fortes et en renvoyant les franges ainsi séparées dos à dos, les dispositifs de catégorisation préviennent une amplification des luttes sociales. Pour l’anecdote il faudrait citer la note de Natixis qui soulignait que les salarié(e)s ont vraisemblablement tout avantage à se révolter dans la conjoncture actuelle, du fait de la hausse des inégalités. Le seul moyen de conserver un système extrêmement impopulaire c’est d’empêcher que les tendances contestataires se rencontrent. Il est certain que toutes les mouvements qui désirent le retrait des ordonnances travail ou la fin de l’état d’urgence ne sont pas assimilables en une même force politique. Nous comprenons que des anarchistes s’insurgent contre les drapeaux français dressés en manifestation ou que des syndicats débattent de la nécessité d’une confrontation directe avec les forces de l’ordre. Mais n’oublions pas que derrière les agencements politiques, il y a des gens qui s’agencent. N’oublions pas que ces gens sont toujours en transformation, qu’on peut se rencontrer, discuter ensemble, se convaincre. N’oublions pas que nous avons tous peur de nous faire frapper par un policier. N’oublions pas que les gaz lacrymos nous font tous pleurer.

Personne n’aime la violence pour la violence, la réalité est plus complexe que ça.

Le Grand Méchant Chaperon Noir :

Tout le monde a peur du noir, c’est un fait. Bien que l’on ait compris que les membres des Black Blocs ne sont pas tous de dangereux délinquants, les tactiques qu’ils utilisent peuvent rester repoussantes pour quelques un(e)s. Surtout par peur de se prendre des coups de matraque à tout va. La reprise de la lutte sociale en septembre a été l’occasion d’un fleurissement d’articles sur les limites des méthodes employées dans le cortège de tête en manifestation6. Ces critiques doivent être entendues. Toutefois, il faudra garder en tête le « pourquoi ? » des Black Blocs lorsqu’on réfléchira sur les techniques utilisés au cours de la lutte sociale. Le noir fait peur mais il protège. Le noir n’est peut-être pas engageant mais il a une signification. Briser des vitrines de banque, empêcher la police de réguler la manifestation. Cela a un sens. C’est une tendance de trop de pensées révolutionnaires que de vouloir tout réinventer chaque fois. Soyons sensés, n’effaçons pas des siècles de théorie de la lutte sociale pour quelques dysfonctionnements.

Une fois ces remarques faites, il reste que les tactiques Black Blocs telles qu’elles sont employées aujourd’hui en France ont présenté quelques anicroches. D’abord, le Black Bloc est un mode d’action qui est partie intégrante d’un répertoire plus vaste. Il ne faudrait donc pas qu’il devienne hégémonique. La manifestation et le cortège de tête ont tendance à polariser l’intégralité des efforts de contestation sociale. Face à ce phénomène, un article publié sur paris-luttes.info invite le mouvement social à diversifier ses tactiques. Replacer le blocage au coeur de la contestation. Bloquer l’économie. Il est essentiel de ne pas s’enfermer dans une pratique rituelle de la manifestation qui la viderait de son sens. Le problème ainsi soulevé porte, au-delà de la question stratégique, sur la direction politique des actions commises dans le cadre de l’opposition à la loi travail, à l’état d’urgence, etc. Il porte sur le risque d’un tour que pourrait prendre le cortège de tête qui signifierait son retournement contre lui-même. Ce risque, c’est celui que la lutte se dessèche, que la tension se formalise et que sa dimension politique s’exténue.

Comme on le rappelait précédemment, les Black Blocs sont nés de la régularisation de la manif et de l’affadissement du cortège syndical. La tactique a été mise en place pour dynamiser la contestation. Il fallait alors donner à nouveaux frais du sens politique à la manifestation. D’où la confrontation avec la police. Les bris de vitrine. La destruction de biens capitalistes. Les Black Blocs étaient une affirmation politique. S’habiller en noir. Être solidaire entre nous et avec tous ceux qui souffrent. Faire vivre d’autres monde. C’était une belle affirmation politique. Une affirmation qui sonne juste7.

Il ne faudrait pas tomber dans les mêmes travers que d’autres tactiques employées par le mouvement social auparavant. Surtout, que les Black Blocs ne deviennent jamais qu’une habitude. Sinon il risquerait d’y surgir des bêtises capables de tâcher même le noir. Si les principes politiques qui les sous-tendent s’effacent, les tensions virilistes et antiféministes risquent de se généraliser. En s’enfermant dans un rapport binaire de confrontation avec la police, le recours régulier à la force physique risque de devenir un vecteur de discrimination. Ajouté à une dimension clanique parfois franchement toxique, cela ne ferait qu’entretenir une espèce de culte de l’héroïsme qui pourrait rapidement devenir nauséabond.

J’ai une amie qui a peur du noir. Elle a peur quand on tape fort sur n’importe quoi en criant. Elle a peur quand on commence à crier « hooligan paris » en se précipitant sur des mélenchonistes apeurés. Elle a peur, et pourtant elle a peu de considération pour les familles des vitrines. C’est bien de faire peur. Mais ce n’est pas à nos ami-es qu’il faut faire peur, c’est aux classes dominantes, au Capital, à l’Etat. A nos ami-es, il faut tendre la main.

En mai dernier, après qu’un CRS a été blessé par un cocktail molotov, un lecteur de lundi matin envoyait cette lettre :

Salut, 
Je ne viens d’apprendre la nouvelle qu’en voyant la photo ce soir du crs en flammes.
C’est un événement vraiment très très triste.
Peut-être vaut-il mieux attendre une journée de plus avant d’en donner écho ?

Politiquement c’est vraiment très très dangereux pour nous.
Si nous n’exprimons aucun regret sincère et aucune compassion pour lui, le kairos [le kairos désigne le point de basculement décisif, « l’instant T » de l’opportunité : avant est trop tôt, et après trop tard.] excellentissime pour nous et pour que mille personnes nous rejoignent risque de se retourner en désastre et en hostilité et défiance générale contre nous.
Tout le monde nous accusera d’avoir beaucoup contribué à la victoire de Marine Le Pen si elle gagne (ce qui ne cesse d’être de plus en plus probable)

Pour ne pas inverser le kaïros, nous devons entrer enfin dans une infinie humilité
qui démultipliera le kaïros en notre faveur 
Personne n’a envie de rejoindre les arrogants 
Tout le monde a envie de rejoindre les humbles

On ne peut pas parler sans cesse de la centralité de l’éthique et prétendre être indifférents à la douleur d’un flic en flammes 
Nous devons parler de lui avec une infinie humilité 
Nous ne serons pas crédibles pour parler de sensible si nous sommes insensibles à sa douleur.

En ce moment il vaut mieux parler et insister sur tout le reste 
Et mettre notre haine anti-flic en veilleuse, en sourdine 
Ses excès parfois sont pour beaucoup obstacle à nous rejoindre 
Un obstacle bien inutile 
Les analyses sur la police dans Maintenant sont parfaites et très juste sensiblement 
La situation depuis deux mois porte naturellement tout le monde à nous rejoindre 
Et à lire et entendre de manière profonde et conséquente Maintenant 
La seule chose qui manque encore pour que la Révolution commence et triomphe, c’est notre humilité.

Ni Belle, ni Bête :

Ni belle, ni bête. Comme n’importe qui. Les gens qui prennent part à des Black Blocs ne sont pas meilleurs que les autres. Ils ne sont pas non plus moins bons. Ils ont développé un sens de l’éthique particulier, grâce à leurs expériences, leurs rencontres. Comme tout le monde. Certes il peut arriver qu’il s’y passe des conneries. Comme partout ailleurs. C’est dans les discours que s’opèrent par la suite les classifications, les distinctions entre les bons manifestant-es et les mauvais. Les gens qui composent le cortège de tête ont peur des coups de la police. Ils s’organisent pour ne pas se blesser. Les masques servent à ne pas inhaler trop de gaz lacrymogènes. S’ils ou elles s’habillent en noir, on le disait, c’est avant tout pour ne pas être reconnaissables et rendre plus difficile la répression policière. Les bannières renforcées permettent de se protéger des grenades policières. Toutes ces pratiques ont un sens politique et une signification tactique. Elles servent à se défendre contre une répression jugée illégitime. Il s’agit de se libérer d’une faute que les membres des Black Blocs estiment ne pas mériter : la faute d’être pauvre dans un pays capitaliste, la faute d’être noir-e dans un pays raciste, la faute d’être libertaire dans un pays répressif. Et puisque des gens sont punis pour ces raisons, il faut les défendre.

Les gens qui forment les Black Blocs ne sont pas des psychopathes. Comme tout le monde. Ils essayent de veiller tant bien que mal les uns sur les autres. En constituant des groupes affinitaires et en faisait attention à ses ami-es. Nombre de pratiques vont plus loin que ça. Les street médics qui s’organisent parallèlement aux Black Blocs regroupent des militant-es, formé-es dans un cadre institutionnel ou non, qui essayent de subvenir aux besoins médicaux des manifestant-ess du mieux qu’ils peuvent. Sans distinction de couleur politique. Quand des gens sont blessés, arrêtés ou en danger, tout est fait pour les aider. Des lignes téléphoniques sont ouvertes pour prévenir la répression policière pendant les mouvements sociaux. Un groupe de juristes et d’avocat-es, Defcol, prend en charge bénévolement des cas juridiques en lien avec les manifestations.

Bien souvent, le cortège de tête sert de cadre de propulsion pour des projets d’une autre ampleur hors des manifestations. Comme par exemple le Centre Social Autogéré d’Ivry, squat où sont logés des migrant(e)s laissés pour compte par l’administration. Les Black Blocs et leur compagnie sont un terrain de lutte mais aussi un espace de socialisation politique. Loin de stériliser et détruire la contestation sociale, ils sont traversés par un flux créatif permanent orienté vers la propagation d’expériences impensables autrement. Volonté de construire des liens, de bâtir de nouveaux mondes, d’ouvrir un ailleurs. On peut citer l’idée de lancer une cuisine manifestante qui a émergé lors d’une soirée de discussion après la journée du 12 septembre. Pour se tendre la main, discuter avec d’autres gens que soi, manger ensemble c’est bien.

Les Gentils Monstres et leur Compagnie :

Le noir c’est pas une couleur « cool ». Aux côtés des Black Blocs émergent d’autres formes. Des gens se rassemblent et s’habillent autrement. Elles se vêtissent de rose contre le patriarcat et les catégorisations des genres. On les appelle Pink Blocs. Il y a les Witch Blocs aussi. Chapeaux pointus érigés contre les relents sexistes. Pour le droit à l’IVG, encore interdit ou très limité dans plusieurs pays d’Europe, à Malte, en Irlande, en Hongrie et en Pologne. D’autres se déguisent en clowns et jettent des bonbons sur les policiers. La résistance n’est pas morne, elle est festive, rythmique et colorée.

La dernière fois que je marchais dans le cortège de tête, je suis passé à côté d’une femme d’une trentaine d’année. Elle tenait son fils par la main. Il devait avoir quatre ou cinq ans. Elle était sûrement inquiète aussi. Tout le monde a peur du noir. Tout le monde craint qu’une grenade lancée par la police ou qu’une pierre lancée par un manifestant tombe au mauvais endroit. On a la trouille pour soi, pour ses ami-es, pour son fils.

Pour aller quand même manifester, on imagine la lubie en passe d’être achevée par les ordonnances travail, cette société folle où s’amassent start-up sur start-up. Des dessins de néoentrepreneurs rois plein la tête. On se dit que les violences policières sont réelles. On se répète qu’il faut lutter contre le monde mis en place par l’état d’urgence. On se rappelle que la justice n’est pas neutre et qu’on n’arrivera nulle part sans se battre. On regarde un monde qui écrase les pauvres, les femmes, les banlieusards, les minorités de genre, les gens différents, les personnes racisés… La politique, la police, la ville et l’économie dispensent une violence quotidienne, peut-être invisible mais non moins destructrice.

Lors du procès des inculpé(e)s dans l’affaire de la voiture de police brûlée quai de Valmy, le Président du Tribunal ne comprenait pas : « Mais pourquoi vous manifestez ? »8. La question ne touche pas aux raisons personnelles. Il saisit très bien que l’on puisse descendre dans la rue pour défendre ses intérêts. Ce qu’il ne conçoit pas, c’est que l’on revienne devant alors qu’on ne supporte pas les lacrymos. Que l’on se fasse mal pour des choses que l’on trouve importantes et qu’on a dans la tête. Que l’on se mette en danger pour les autres.

Le noir ne reflète pas ce qu’il y a dans nos cœurs mais il est nécessaire. Nous avons tous peur mais parfois il faut y aller quand même. Aller manifester en faisant attention à son fils. Par sympathie. Par solidarité. Quand la machine devient folle, il faut qu’il y ait des gens qui mettent leur corps dans les engrenages. Si ce monde veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers nos ami-es et nos camarades, enfreignons les lois qui le guide. Lançons-nous corps et âme pour bloquer les rouages. Nous ne serons pas des héro-ïnes car nous sommes grimé-es de noir. La solidarité ne sera pas une affaire d’héroïsme. Seule notre humilité nous permettra de rassembler. Il y a là quelque chose qui nous dépasse. C’est la raison pour laquelle il est difficile de se faire entendre : « Pourquoi vous manifestez ? ». 

Certes, des conneries arrivent dans les Black Blocs mais il reste une belle affirmation : ce n’est pas par amour du noir qu’on est là, mais par nécessité.


crédits photos : GaëlleMatata

Notes   [ + ]

1. Rappelons une bonne fois pour toute que la distinction entre violence et non-violence est une des distinctions les plus évanescentes qui soit. Nous essayons d’introduire cette question dans notre article sur le rappeur Vîrus. Nous n’appelons pas le moins du monde à l’utilisation de la force physique. Cependant, nous voulons rappeler qu’en traçant une limite stable et arbitraire entre violence et non-violence, on ne fait souvent que reproduire une position politique dominante : celle du conservatisme. Nous le comprendrons mieux en prenant le cas de Gandhi lui-même.

Souvenons-nous : Gandhi a eu à répondre d’actes de personnes allant beaucoup plus loin que le lancer de pierres (même si le lancer de pierres des Egyptiens allait lui-même déjà beaucoup plus loin que la plupart des actes des Black Blocs). Gandhi faisait partie d’un mouvement très large qui comprenait des éléments utilisant des armes à feu, en réalité, des éléments engagés ouvertement dans le terrorisme. Il a commencé par ébaucher sa propre stratégie de résistance civile de masse non-violente en réponse au débat sur les actes d’un nationaliste indien qui avait pénétré dans le bureau d’un représentant britannique et qui lui avait tiré cinq balles dans la tête, le tuant sur le coup. Gandhi a exprimé clairement que, même si il était opposé au meurtre en toutes circonstances, il refusait aussi de dénoncer le meurtrier. C’était un homme qui essayait de faire la chose juste, d’agir contre une injustice sociale historique mais l’avait fait de la mauvaise manière parce qu’il était « ivre d’une idée folle ».

Au cours des quarante années suivantes, Gandhi et son mouvement furent régulièrement dénoncés par les médias comme étant une simple façade cachant des éléments plus violents et à but terroriste, avec qui il était accusé de collaborer secrètement. Il était toujours tenu de prouver ses engagements non-violents en aidant les autorités à supprimer ces éléments. Dans cette situation, Gandhi est resté inflexible. Il est toujours préférable, moralement, insistait-il, de s’opposer à l’injustice par des moyens non-violents que par la violence. Cependant, s’opposer à l’injustice par des moyens violents est encore moralement supérieur à ne rien faire du tout.

2. Vous pouvez retrouver la vidéo dans cet article de RTL.be.
3. Comme par exemple le 23 septembre lors de la manifestation organisée par la France Insoumise.
4. Nous publierons l’intégralité de ce mail dans notre prochaine cueillette des lecteurs.
5. Sur ce point, voir notre précédent article : « Le noir est une couleur vive : comprendre les Black Blocs. »
6. Des débats ont été ouverts, notamment sur pairs-luttes.info, avec cet article par exemple : « Rentrée des casses 2017-2018 : pour que le cortège de tête reprenne des couleurs ».
7. Citons le communiqué sur les tactiques Black Blocs publié en 2001 par l’Anti-Racist Action & le Green Mountain Anarchist Collective : « C’est grâce aux actions des Black Blocs que les manifestations libérales sont transformée en événements à potentiel insurrectionnel. En défendant la manifestation contre les violences policières, nous injectons une dimension sérieuse à un mouvement timide. Comme lors des manifestations contre La Réunion de la banque mondiale et du FMI en 2000 à Washington. Nous démontrons la puissance du peuple au-délà de la symbolique. Quand nous détruisons des biens privés capitalistes, comme à Seattle, nous allons au-delà de la réthorique et nous touchons réellement les avant-postes urbains du système oppressif des nouveaux capitalistes. Par nos méthodes, nous essayons de transformer l’indécision généralisée en une action réelle. »
8. Cité dans le rapport de Nathalie Quintane paru sur lundi matin et Mediapart.