Tout le monde déteste l’école

Dans la rubrique « Tout le monde » les voix se diffractent et les auteurs explosent. Nous souhaitons détruire la « légitimité », « l’expertise » et tous les autres éléments qui servent la concentration de la parole publique dans la bouche de quelques uns. S’il existe des « experts », c’est que le partage de l’espace commun est d’emblée inégalitaire. Avoir telle occupation et tel statut dans une société définit des compétences et des incompétences. Cela définit le fait d’être ou non visible, doué ou non d’une parole commune. Contre ce découpage, nous voulons servir de caisse de résonance. Nous voulons amplifier le bruit des inaudibles. Si la voix de n’importe qui peut devenir celle de tous, c’est la parole des experts qui se casse la gueule.


Notre première livraison prendra la forme d’une adaptation libre d’un ouvrage de 1966 qui nous semble étrangement actuel. C’est un petit prêtre italien qui pousse un cri contre les mécanismes d’exclusion des enfants des prolétaires à l’école. Il dénonce l’institution scolaire, l’insensibilité des enseignants et les falsifications du « savoir des patrons ». Ce qui est en cause, ce n’est pas seulement le fonctionnement de l’institution scolaire, ce sont aussi les contenus de l’enseignement et l’usage même de la langue, qui sont en soi élitaires et classistes.


Lettre à une maîtresse d’école – Don Milani.

Les tables
Barbiana, quand j’y arrivai, n’avait pas l’air d’une école. Ni chaire, ni tableau noir, ni blancs. Rien que de grandes tables autour desquelles on faisait l’école et on mangeait.
Il n’y avait qu’un seul exemplaire de chaque livre. Les gars se serraient autour. C’est à peine si on s’apercevait qu’il y en avait qui était un peu plus grand et qui enseignait aux autres.
Le plus âgé de ces maîtres avait peut-être seize ans, le plus petit douze et il me remplissait d’admiration.
C’était une école pauvre, mais libre. Je décidai tout de suite qu’un jour je ferais moi aussi la classe.

Elèves-maîtres
L’année suivante j’étais passé maître. J’enseignais la géographie, les mathématiques et le français à la sixième.
Pour parcourir un atlas ou pour expliquer les fractions on n’a pas besoin d’être licencié.
D’ailleurs si je me trompais on n’en faisait pas une maladie. Les gars, ça les rassurait plutôt. On s’y mettait tous ensemble. Les heures passaient sans histoire, sans qu’on ait peur, sans qu’on se sente gênés. Pour ça, vous ne savez pas faire la classe comme je sais moi.

Politique et avarice
Et puis, tout en enseignant, j’apprenais bien des choses.
Par exemple j’ai appris que le problème des autres est pareil au mien. La politique ça consiste à s’en sortir tous ensemble, l’avarice à s’en sortir tout seul.
D’accord je n’étais pas vacciné contre l’avarice. En période d’examens, je vous assure que je les aurais bien envoyés se promener, les petits, j’avais bien assez à faire pour moi.

Tu ne sais pas t’exprimer
Gianni était sorti de l’école analphabète et avec la haine des livres.
Aux examens, il y a une maîtresse qui lui a dit : « qu’est-ce que tu vas faire à l’école libre ? Tu vois bien que tu ne sais pas t’exprimer ? »
Du reste il faudrait s’entendre sur ce que c’est une langue correcte. Ce sont les pauvres qui créent les langues et qui ne cessent de les renouveler de fond en comble. Les riches les cristallisent pour pouvoir se payer la tête de ceux qui ne sont pas comme eux. Ou pour les recaler.
Vous dites que le gosse du docteur écrit bien. Bien sûr, il parle comme vous. Il est de la maison. Mais la langue que parle Gianni est la langue de son père.
« Tous les citoyens sont égaux sans distinction de langue. » C’est la constitution qui l’a dit en pensant à lui. (A vrai dire les députés pensaient aux Allemands à la frontière, mais sans le vouloir ils pensèrent aussi à Gianni.)

Fascistes en puissance
Pour la plupart, les camarades que j’ai rencontrés plus tard à l’école d’instituteurs ne lisent jamais le journal. Ceux qui le lisent, lisent le journal des patrons. J’ai demandé à l’un d’eux s’il savait qui le finançait : « Personne. Il est indépendant. »
Ils ne veulent pas entendre parler de politique. Il y en a un qui en m’entendant parler de syndicat confondait avec sindicado [maire en italien].
Tout ce qu’ils ont entendu dire de la grève c’est qu’elle dérange la production. Ils ne se demandent pas si c’est vrai ou pas.
Il y en a trois qui sont fascistes et qui ne s’en cachent pas. Vingt-huit apolitiques et trois fascistes cela fait 31 fascistes.

Le tourneur [Le tourneur est un ouvrier ou un artisan qui usine et produit des pièces par enlèvement de matières jusqu’à l’obtention de formes et dimensions définies. Il était souvent payé à la pièce]
On empêche le tourneur de remettre les pièces qui ne sont pas réussies. Autrement, il ne ferait plus rien pour qu’elles le soient toutes.
Vous par contre vous savez que vous pouvez écarter les pièces quand ça vous dit. C’est pour cela que vous vous contentez de regarder faire les élèves qui réussissent tout seuls pour des raisons qui n’ont rien à voir avec vos enseignements.
Moi je vous paierais à forfait [à la pièce]. Tant pour chaque gosse qui s’en tire dans toutes les matières. Mieux encore : une amende pour chaque gosse qui n’arrive pas à s’en sortir dans une matière.
Il faudrait voir alors avec quelle attention vous suivriez Gianni. Vous vous donneriez plus de mal pour le gosse qui en a le plus besoin, quitte à ce que ce soit au détriment du plus veinard, comme on fait dans toutes les familles. Vous vous réveilleriez la nuit en pensant à lui, et à une nouvelle méthode d’enseignement que vous seriez entrain de mettre au point, une méthode qui soit à sa mesure à lui. Si jamais il ne revenait plus, vous iriez le chercher chez ses parents.

Pas fait pour les études
C’est Giancarlo qui s’est chargé des statistiques [pour démontrer la sélectivité de l’école]. Il a quinze ans. C’est encore un de ces garçons du pays dont vous avez décrété qu’ils n’étaient pas faits pour les études.
Chez nous pourtant ça colle. Tenez, ça fait quatre mois qu’il est plongé dans les chiffres. Et les mathématiques n’ont plus rien d’ingrat pour lui.
On lui a proposé de travailler pour une noble cause : se sentir frère de 1 031 000 gars qui se sont fait recaler en même temps que lui à l’examen et se payer le plaisir de se venger, lui et eux.

Aveugles
Ceux qui ne me croient pas n’ont qu’à aller à la ville le jour de la fête des bizuths [étudiants de première année à l’université.]
Les jeunes bourgeois ont si peu honte de leur privilège qu’ils se mettent un calot sur la tête pour bien se faire reconnaître. Et puis pendant toute une journée ils marchent au milieu de la chaussée, comme les chiens, et ils font leur cirque. Obscénités, infractions de toutes sortes. Ils dérangent la circulation, ils empêchent les gens de travailler.
L’agent supporte en silence. Il a compris ce que le patron attendait de lui. On n’appellera désordre que ce que font les ouvriers quand ils font grève.
Les jeunes bourgeois sont tellement occupés à faire leur cirque, qu’ils ne font pas attention à ce qu’il peut y avoir d’exagérément servile dans l’attitude du policier (et qui les accuse.)

Désarmés
Les parents les plus pauvres ne font rien contre la sélection. Ils ne soupçonnent même pas que ces choses-là existent. Ils s’émeuvent facilement. De leur temps, à la campagne, il n’y avait que l’école primaire et elle ne durait que trois ans.
Si les choses ne vont pas, c’est que leur garçon n’est pas doué pour les études. « C’est le Professeur qui l’a dit. Il est bien poli, cet homme. Il m’a fait asseoir. Il m’a montré son carnet de notes. Un devoir tout plein de ratures rouges. Notre gosse qu’est-ce que vous voulez, c’est pas un cerveau. Eh ben, tant pis. Il ira aux champs tout comme on y est allés. »

Le nouveau secondaire [sur le nouveau collège unique]
Nous avons lu les programmes du nouvel enseignement secondaire.
Presque tout ce qui y est écrit nous paraît pas mal. Et puis il y a le fait que le nouveau collège existe, qu’il est le même pour tout le monde, qu’il est obligatoire, qu’il a déplu à la droite. C’est un fait positif.
Ce qui fait de la peine, c’est de savoir qu’il est entre vos mains. Est-ce que vous lui redonnerez le même esprit de classe qu’au précédent ?
C’est surtout dans son horaire et son calendrier que l’ancien secondaire montrait qu’il était un instrument de classe. Le nouveau ne les a pas changés. L’école reste faite à la mesure des riches. De ceux qui ont la culture à la maison et ne vont à l’école que pour récolter des diplômes.
Il y a pourtant une lueur d’espoir à l’article trois. Il est prévu une étude d’au moins dix heures par semaine. Aussitôt après, le même article vous offre une échappatoire pour ne rien faire du tout : le projet ne sera réalisé « qu’après qu’on se soit assuré des possibilités locales ». Tout dépend donc de vous.

Disparais
Pietrino est avantagé parce qu’il sait parler. Désavantagé parce qu’il parle trop. Lui qui n’a rien d’important à dire. Lui qui ne fait que répéter des choses qu’il a lues dans des livres, écrites par des gens qui lui ressemblent.
Pauvre Pietrino, tu me fais presque pitié. Tu les as payés cher, tes privilèges. Déformé que tu es par la spécialisation, par les livres, par le contact de gens qui se ressemblent tous. Pourquoi est-ce que tu ne t’en vas pas ?
Laisse tomber les universités, les fonctions, les partis. Mets-toi tout de suite à enseigner. Le langage seulement, rien d’autre.
Ouvre la route aux pauvres et oublie la tienne. Cesse de lire, disparais. C’est tout ce qu’il reste à faire aux gens de ta classe.


Il faut que nous apprenions à tendre l’oreille. Car les bruits neufs viennent des multitudes que nous n’écoutons pas. Ce texte nous servira de modèle, dans les prochains « tout le monde », ce sont les voix qui pavent les rues que nous reproduirons.