Dans une économie de la séparation : la Cassure

Des ami-es nous ont fait parvenir cette présentation à l’occasion de la sortie de La Cassure, un livre court, percutant mais assez exigeant. La Cassure traite de l’économie comme d’un cosmos (un monde) qui est devenu le nôtre, et dans lequel nous sommes pris et disposés selon des besoins et des objectifs sur lesquels nous n’avons pas la main. Ce monde de l’économie, c’est une machine à produire des arrachements, des séparations entre les êtres, entre les personnes, entre les choses, pour les individualiser comme stock de ressources gérable et rentable (qu’il s’agisse de « ressources humaines » ou « naturelles » – notons que séparer humain et naturel, c’est déjà casser).

La « cassure » est alors l’entaille dans la vie où s’enracine une bonne part du mal-être contemporain : dépression, anxiété, stress, solitude… Mais c’est aussi une expérience commune qui peut être partagée, et qui peut à terme engager un désistement toujours plus large.


VOS PAPIERS

Dans certains cas, il est pénible de vouloir présenter un texte, si cela signifie le ramener à ce que l’auteur a voulu dire. De La Cassure, qui a paru ce 28 septembre aux éditions Divergences, on aura du mal à prélever les contours nets d’une opinion qu’on pourrait ranger sans bavures parmi d’autres, après l’avoir anticipée par une présentation et assignée à la pensée singulière d’un auteur. Nous sommes plusieurs, et ce petit livre donne plutôt lieu à quelque chose comme un cri – une élévation de la voix plutôt qu’une prise de parole et tout ce que cela implique comme police du moi je, comme cordons sanitaires de la responsabilité, et comme jeu intellectuel de la réponse qui contredit. L’écriture permet de noter ce cri, puis, à plusieurs, de le pousser un peu plus loin. Nous nous proposons ici, non de le répéter, mais d’éclairer les dimensions qu’il fait entrer en résonance.

NOTRE COSMOS : UNE ECONOMIE

Dans La Cassure, nous parlons de l’économie comme d’une technique qui organise nos vies, et plus spécifiquement semble-t-il de l’économie sous sa forme dite « néo-libérale ». On comprendra qu’on ne cherche pas à épingler la variante néfaste d’un système qui resterait globalement réformable ; on ne pointe l’« économie de marché » que comme la sortie du tunnel – une occasion d’apercevoir le train en pleine lumière. Non pour lui opposer les faux-choix des aiguillages « politiques » (l’Etat contre le Marché, la croissance durable contre la croissance destructrice…), mais pour restituer depuis cette visibilité la cohérence d’un parcours. Voilà pourquoi nous préférons à économie le mot de cosmos, en entendant par là la structuration particulière d’un monde telle qu’elle a été travaillée par les phases successives du phénomène économique. En bref, les plateaux cybernétiques du néolibéralisme ne sont que la dernière constellation d’une logique plus longue qui est venue violemment reconfigurer la vie.

C’est ce déroulement, cette logique derrière l’économie, que fait résonner La Cassure. Par où passe cette chaîne qui entrave notre histoire ? Par une invention demeurée jusqu’ici étrangement silencieuse : le concept. Qu’est-ce que cette armature qui vient imposer son sens aux choses, qui fut tour à tour intégrée par les Grecs dans la pratique vivante du logos (la parole), intériorisée par les latins comme ratio (la raison), rendue par nous muette et efficace comme logique (le calcul), puis effective parmi les choses comme logistique, informatique, cybernétique (la planification et la gestion) ? Le concept, c’est une certaine réponse. Et s’il n’y a pas de sens à se demander si la réponse est juste, si le concept est vrai en soi, il faut poser la question : sur quel sol pousse-t-elle, cette réponse ?

A L’ORIGINE DU CONCEPT : UN VIDE

Le concept sort d’une fissure. Sans entrer dans des détails archéologiques, on peut se contenter d’une coïncidence historique : celle de l’invention de l’unité monétaire frappée et du logos, au sein des cités de la Grèce antique. Or la monnaie – pour en rester là – est cette étrange entité qui s’impose à tout un chacun comme valeur en soi, qui s’isole ainsi comme le but abstrait d’une vie, laquelle se décolle désormais de tout ce qu’elle touche pour en user de l’extérieur comme simple moyen. L’économie s’inaugure sous le coup de cet étrange espacement. L’âge du « mythe », et tout ce qu’il impliquait de partage d’une dimension commune qui de l’intérieur contraint la vie, ne disparaît pas tout de suite, certes, mais il se dissocie sous la poussée de cette logique nouvelle. Plus tard, l’individu – cet atome extrait des situations concrètes – pourra formuler a priori son « intérêt », et commencera à organiser la vie en fonction de cette abstraction. Quelque chose s’est fendu – notre cosmos a éclos.

TRAVAIL DU CONCEPT : REMONTER UNE ECONOMIE

C’est à cette lézarde, à cette première dissociation du tout de l’existence en éléments sans timbre, que répond le concept. En effet, il n’aura de cesse de travailler depuis cette séparation, venant ressaisir (conceptus, ce qui est saisi) ce qui n’était alors plus relié de manière évidente par la structure d’un monde, enfonçant chaque pièce dans l’isolement d’une identité, la réglant dans le maillage des intérêts, des raisons et des utilités, comme si tout au monde devait pouvoir rendre des comptes tenus en faisant abstraction de la continuité insaisissable des lieux et des heures. Le concept écartèle cette béance, en y installant ses propres termes et en y tissant ses lois. Il produit, en série. Horloger du vide, il remonte un cosmos aplani et planifié, une économie, qui a désormais pour chiffre le jeu laissé entre ses éléments.

ECONOMIE DE LA SEPARATION

Un monde se tient face à nous, fendu en mille par la croissance de cette armature qui pousse la dissociation de tout. C’est dans l’angle de cette séparation de tout avec tout, qu’on a empilé la croissance folle des choses du monde ; le concept est venu multiplier et inventer chaque chose, aboutissant non à la richesse, mais à l’accumulation colossale d’un stock. Demeure l’espacement des compartiments, qui signale chaque objet comme marchandise. Tout rayonne de ce vide et s’y découpe avec la netteté et l’irréalité d’une image publicitaire, et chacun, fatalement, tend à se vivre soi-même comme pièce isolée. Une vie devient ce centre absent enfermé entre quatre murs, ceux du néant quotidien, qu’il faut sans cesse enjamber pour la vraie vie des écrans, du travail, et des relations. Tout coûte, car tout commence par l’effort qui doit dépasser cette séparation. Quand ces effets de seuil ont épuisé notre « énergie », on se retrouve coincé dans sa nullité absolue – dépression dit-on. Partout il y a ce cordon sanitaire, ce vide hygiénique, qui délimite les choses, définit les identités, dresse la table des combinaisons possibles – machin-compatible dit-on toujours plus sérieusement.

Chaque chose est ainsi étiquetée et doublée de son cliché, dont la valeur est édictée en continu par la publicité. Et sur l’indicateur de cette valeur, on peut lire, en très gros, la promesse d’une unité, celle de notre ajustement magique dans le grand Tout de la création – bonheur, réussite, Gloire, transhumanisme, paradis cybernétique. Rien d’autre à l’horizon. Aux heures où ces mirages dévorants s’évanouissent, seuls les êtres qui sont loin d’eux-mêmes peuvent se complaire dans un tranquille nihilisme, qui compte les miettes et glisse son « à quoi bon » entre les moments de vie qui se déjointent. Pour nos yeux embués d’évidences, nous voilà donc murés dans cette brisure sans rémission. C’est là que s’embranche le cri de la Cassure.

En deçà de cette lumière spectrale où s’aveugle toute lucidité, une expérience autre peut avoir lieu.

SE SEPARER DE LA SEPARATION

Ce lieu, c’est celui d’un interstice, où se donne une vérité brute : que nous sommes vivants, malgré tout. Malgré les branchements sordides dans lesquels on essaye de dériver et d’épuiser l’existence : mise au calcul de tout, et, au centre, du corps, valorisation de ces tronçons, essorage général des êtres pour prélever l’efficacité sur l’assèchement de leur puissance, dispersion de la vie vibrante en qualités identifiables et plastifiées. Economie de mort, car chacun le sent et l’expérimente, ces formes sont trop segmentées pour que la consistance d’une vie y puisse prendre ; elle reste en suspens, détachée de tout, flottant dans la toile de ses projets et de ses « relations ». Mais, malgré tout, malgré le sujet comme auto-entreprise et le monde comme stock, nous sommes vivants. Une vibration demeure, qui ne nous quitte pas, imposant à nos gestes une autre loi que celle du rendement des qualités et des valeurs objectivées, et périmant par moments le striage économique qui agence notre cosmos. Une cassure naît ainsi de ce contraste entre l’écartèlement extrême d’un monde qui ne tient plus et le volume que continue de dessiner l’amplitude de chaque vie. Quel est l’espace que nous découpons ainsi, et qui tend son propre possible ? Evidemment, dans le grand jour de la raison calculante, il n’apparaît pas ; et évidemment, le vieux truc du concept ne permet pas de saisir cet angle, qui est davantage ouvert par une tonalité que posé par un objet stable ou une raison toujours convocable. D’où le cri, qui est un autre usage du langage, qui ne vient pas représenter les plates figures d’espaces déjà géométrisés, mais désigner les lieux d’un possible autre.

C’est ici que cette présentation devrait laisser place à la lecture du texte. Mais des questions se posent. Cet interstice qui apparaît et se déploie lorsqu’on rompt avec un monde dont on ne peut plus reprendre et réformer la logique, non, ce n’est pas une solution acquise, une paix retrouvée. C’est au contraire le biais à partir duquel s’ouvre une intelligence et une stratégie renaissantes. Et non, nulle part il n’y a de programme ou de promesse à empocher avec le sourire de la bonne conscience ; mais des coups, à jouer, soi-même, depuis le tissu mouvant des situations, depuis toutes ces provinces de l’ici et maintenant qu’on ne pourra jamais fédérer sous une même représentation, sous un concept.

Nous ne prétendons d’ailleurs pas être les premiers à voir cela, ni à le dire, et ce cri n’est pas l’inauguration d’une dimension encore inconnue. Car quoi de plus commun : ouvrir les yeux sur la gravité et la beauté de ce qui existe, face au détachement extérieur des particules économiques, au vide de leur espacement qui n’engage à rien et permet tout. Il y a simplement, comme beaucoup le voient et le tentent, une certaine manière politique de faire jouer ce commun. Non pas en changeant cette expérience en opinion, à laquelle on pourrait alors adhérer ; mais en la libérant en tant qu’expérience, donc comme quelque chose de partageable et de contagieux en deçà des contenus de pensée où s’arrête la politique traditionnelle. Participer à tendre cette dimension partout présente, et sur laquelle s’élaborent et s’accordent les mouvements réels de l’époque, c’est tout ce qu’a tenté La Cassure. Car cette dimension, abandonnée à l’immédiateté sans suite qu’entretient la séparation de chacun, ne serait guère plus qu’une somme de bonnes nouvelles vite flétries ; mais s’agrégeant des êtres, poussant des volumes depuis le temps long du commun, elle promet d’enfoncer l’époque. Le temps est notre allié.

Livre publié aux éditions Divergences.

Crédit photo : Emile Loreaux