L’insolence de la rue : perspectives pour les manifestations à venir

Le 12 septembre à Paris on s’attendait à un dispositif policier massif et violent, à la présence intrusive et provocante des policiers de VIGI dans le cortège de tête… A la place nous avons eu presque rien. Probablement un des événements les plus calmes à Paris depuis un an et demi. Et certes le calme a ses vertus, mais il pose aussi à la mobilisation la question de sa dynamique. On ne peut se féliciter de manifestations qui se déroulent tranquillement dans le silence de l’appareil répressif, sans s’inquiéter que la charge contestataire en soit réduite à néant. Une réflexion sur la manif pour la rentrée 2017.


Paris, manif du 12 septembre. Ironie du sort : sur le boulevard de la Bastille un camion de la CGT ambiançait la jeunesse octogénaire au son du « Déserteur » de Boris Vian. Or, le seul qui semble avoir déserté le combat c’est bien Macron. La manif fourmillait : on se promenait entre l’ambiance festive des cars, l’humour noir des sorcières, et la vénéritude du cortège de tête. Pourtant, les CRS n’étaient pas au rendez-vous cette fois-ci. Douce promenade jusqu’à la Pitié, pas de charges, pas de grenades. Quelques pubs de l’armée qui ont pété, c’est bien fait. Le seul dispositif policier vraiment présent était chargé de défendre le comico de Place d’Italie. Mission qu’ils ont menée avec zèle : les traditionnelles grenades de désencerclement, un peu de lacrymo, et trois interpellations. Les canons à eau ont douché quelques manifestants. On avait chaud.

La manifestation opère une synthèse entre deux modes de présence symbolique dans l’espace. Le premier, radical, consiste à sortir dans la rue, être présent dans l’espace commun en tant qu’obstacle et opposition au système (« On est là aussi et on vous emmerde »). Le second est plutôt une démonstration à visée représentative : il s’agit de rappeler au pouvoir « démocratique » que la plèbe existe en-dehors des élections et, plus fort encore, peut avoir des avis opposés à ceux du pouvoir et des Assemblées, tout ça afin d’infléchir leurs décisions. La manifestation est toujours en tension entre ces deux pôles : si elle ne fait que présenter des gens dans la rue avec l’accord du pouvoir, elle n’est que simple représentation dépendante du bon vouloir des dirigeants à la prendre en compte; de même, si la dynamique radicale prend le dessus, la manif tient plutôt de l’émeute révolutionnaire.

Constituer un cortège de tête est une manière de restituer cette tension constitutive de la manifestation. Loin d’être un repaire de voyous, de casseurs ou de barbares, il représente la partie radicale de la manif, celle qui rappelle que le système n’est pas garant et organisateur de tout. En même temps, manifester reste un droit constitutionnel : il y a donc, pour beaucoup, un certain héroïsme de la lutte pour le droit qui s’y dégage. Le cortège de tête est une force dynamique pour toute la manif, celle qui fait prendre en considération ce qui risquerait sinon de n’être qu’une marche dans la rue que le pouvoir laisse passer pour faire plaisir. On existe, et on affirme notre existence par rapport aux forces de l’ordre.

Or le 12 septembre, à Paris, le cortège de tête a fait son trajet dans une relative tranquillité. La sphère dirigeante a fait l’étalage de son plus grand pouvoir : le pouvoir d’ignorer. « On sait bien que le plus sûr moyen de saper une existence, c’est de faire comme si elle n’avait aucune réalité. Ne pas se donner la peine de nier, seulement ignorer »1. Comment peut-on continuer à affirmer cette existence, alors qu’elle est ignorée par le pouvoir ? La rue restera-t-elle un lieu décisif si le pouvoir finit par laisser faire ce qui s’y fait ? Il faudrait alors penser une manif qui ne soit plus simple contestation mais occupation décisive de l’espace, lieu de rencontres ; qu’elle se fasse affirmation positive sans compter sur l’opposition à l’ennemi matériel, le CRS, pour trouver sa consistance.

Ce n’est qu’un semblant de désertion, celle de Macron. La politique institutionnelle suit son agenda néolibéral : nouveau projet de baisse des APL de 50 ou 60€, loi travail XXL… la politique du bitume ne doit donc pas s’éteindre. Mais il s’agit désormais de penser la manifestation autrement :  si les flics reculent, c’est que pour une fois la rue est à nous. À nous, ça ne veut pas seulement dire qu’on peut y passer sans problème (privilège déjà acquis à notre morne quotidienneté). A nous, c’est surtout qu’on peut occuper l’espace à plusieurs, en toute tranquillité. Si on veut maintenir une réelle présence à long terme, il va bien falloir apprendre à connaître les autres gens, rien que pour pouvoir s’amuser avec eux dans les rues, et savoir faire autre chose quand les flics ne seront pas là. C’est l’occasion parfaite : allons parler aux gens, longtemps, avec sérieux, avec soin. Il faut occuper, vivre l’espace. S’approprier de la rue, envahir la métropole. Bref : retrouver l’insolence constitutive de la manifestation. Provoquer.

Pourquoi provoquer ? Eh bien si le pouvoir s’enferme à l’Assemblée, à l’Élysée ou à Bercy, il faut aller le chercher. Qui compterait sur la simple réunion d’oppositions formelles à des lois et des ordonnances risquerait de se voir déçu par le découragement, la compromission, et l’accommodement défaitiste face aux mesures qui se préparent. C’est difficile de maintenir une lutte contre un pouvoir qui s’enfuit et se cache derrière les « nécessités de la réalité ». Face à la sournoise latence du pouvoir, produire une consistance de la manifestation qui soit une consistance vivante, dynamisée par les contacts, les émotions, la proximité, les autres quoi. Sans cette consistance, la manifestation ne sera toujours qu’opposition au lieu d’être alternative.

Quelques jours avant le 12 septembre, on retrouvait cette phrase éclairante sur lundi.am : « Il n’y a pas de révolution sans affirmation d’une temporalité propre, du rythme de la croissance d’une puissance destituante. ». Avoir sa propre dynamique, c’est déjà se lancer dans une certaine provocation. Chercher des cibles, se lancer dans des projets. A cet égard, on relaiera joyeusement leur idée : se lancer, tous les 12 du mois, dans une opération quelconque, là où on ne nous attend pas. A la manif du 12 septembre, à Paris en tout cas, nous avons été ignorés par surprise. Tâchons dans le futur de surprendre leur ignorance.

Notes   [ + ]

1. David Lapoujade, Les existences moindres