Hebdromadaire #4 : Macron à l’école des sorciers

Notre fameux chroniqueur camélidé, ethnozoologue à ses heures perdues, est de retour après une longue pause estivale. Voici sa quatrième « revue de l’actualité humaine française ».


Chèr.e.ø.s ami.e.ø.s végétales, minérales, arthropodes, myriapodes et crustacés,

Que d’aventures depuis la dernière fois que nous nous sommes vus. Ça date, c’est vrai. Mais ne croyez surtout pas que je fasse partie de ces hordes de cyniques et de fainéants qui descendent allégrement dans les rues quand on veut leur sucrer leurs droits sociaux ! Je ne suis que travail, croyez-moi.

Image exclusive des manifestants contre la loi travail

Soyez-en sûrs, j’ai été cet été un véritable citoyen du monde, voyageant au gré des vents et des plans de licenciement. Digne des générations de dromadaires migrateurs avant moi ! En jet ou en Boeing 747, j’ai parcouru le monde d’after work en post work, de post work en co work et de co work en flex work. The dromadaire du futur quoi !

Un ethnozoologue n’a jamais eu autant la classe n’est-ce pas ?

Vous l’avez compris, cet été je me suis fondu dans le fabuleux « monde de l’entreprise » et ce ne fut pas de tout repos. Heureusement j’en reviens les bajoues bien pleines. L’observation participante1 a parfois du bon ! Des copains des Îles caïmans m’ont même promis une rente éternelle à coup d’algorithmes magiques. J’avais déjà entendu parler du Mont Agefinancier dans les contes d’Offshore que me racontait ma maman… Dire que je croyais que tout ça n’était qu’une légende !

On peut dire que j’en ai appris des choses, d’où ma longue absence. Les énergumènes qu’on appelle « entrepreneurs » m’ont donné du fil à retordre : savez-vous qu’ils possèdent un intellect presque aussi développé que celui du chimpanzé ? Comme ce petit primate, ils ont pour habitude d’imiter des comportements rituels transmis de museaux à oreilles, faculté sociale qui démontre l’existence d’une vie intelligente chez les bipèdes d’entreprise. Ils partagent par exemple les mêmes modes alimentaires (pousses de soja et coffee bio), une admiration communes pour les mêmes chefs de meute (Steve Jobs et Marc Zuckerberg)…

Dans le jargon des ethnozoologues, on appelle ces populations des « animaux eusociaux« . Ce qui signifie qu’ils ont une intelligence individuelle limitée mais peuvent cependant former des communautés capables d’adaptation intelligente lorsqu’ils sont en groupe. C’est surtout le cas des insectes sociaux qui parasitent les nids des autres espèces, comme les guêpes ou les termites.

Capitalisant sur ces signes avant-coureurs de conscience, l’ultime gourou du monde de l’entreprise français a pris en main un immense plan de spiritualisation de l’espèce humaine. L’hominidé nommé Macron aurait en effet réussi à dépasser contre toute attente le stade de l’intelligence grégaire des entrepreneurs.

Selon mon étude, la « pensée complexe » de Macron se situerait quelque part entre l’intelligence du chien et celle du cochon. A l’instar du cocker, il serait par exemple capable d’apprendre des réponses déterminées face à des situations simples. Il ferait même preuve d’improvisation dans certains cas. Toutefois, au contraire du porc domestique, il ne m’a pas encore semblé doué d’empathie.

Impressionnée par ces capacités hors du commun, une bonne partie des homo sapiens du pays France s’est laissée ensorceler. C’est que, comme les chinchillas, les hominidés adorent suivre leurs congénères et se laissent facilement berner. Déjà élevé au rang de grand manitou dans le monde de l’entreprise par la transmission de l’ancestral « droit rothschildien », Macron a rapidement réussi à réunir un vaste troupeau. Il a d’ailleurs à nouveau fait preuve de la finesse de sa « pensée complexe » en usant envers son troupeau d’une phraséologie adaptée à l’intelligence grégaire des entrepreneurs (ce que les sapiens appellent « être in ») : du « mouvement » à la « société civile » en passant par les « collaborateurs ».

Les journalistes à la pensée malheureusement moins complexe…

De même que les senteurs enivrantes de quelques fleurs rendent totalement fous certains papillons, de même les phéromones utilisées dans la campagne de Macron ont eu un effet boeuf. D’autant plus que le même type de formule est utilisé depuis une dizaine d’année pour catalyser les effets : l’alchimie néolibérale. Efficace en Europe et particulièrement aux Etats-Unis où 20% de la population pense que la main invisible derrière le capitalisme est celle de Dieu.

L’ennui est que cette languissante odeur de campagne et de printemps a vite tendance à se dissiper quand l’automne revient. Avec la réforme du code du travail ou la baisse des APL en Macronie française, il était à craindre qu’une part des hominidés, exaspérée par l’idée désagréable des galères à venir, mette la meute en désordre.

Exemple d’agitateur pas gentil.

La solution du problème serait allée de soi si les hominidés partageaient un sens pratique à la hauteur de celui des loups. Un combat singulier opposant Macron à un de ses adversaires aurait suffi à départager les deux positions. Cependant, il se trouve que les sapiens règlent leur conflit d’une manière autrement plus ennuyeuse et policée. Le vent a sans surprise tourné en faveur du mâle le plus jeune et le plus ardent. Philippe Martinez (le gourou des fainéants) aurait peut-être pu venir à bout de Macron à mains nues, mais il n’a quasiment eu aucune chance dans la rue.

Léger avantage de taille côté Macron, mais la pilosité sus-bucale joue indubitablement en faveur de Martinez.

Pour une fois, le jeune « président » des bipèdes français a appris aux vieux singes à faire la grimace. Il n’a eu pour cela qu’à prendre exemple sur les techniques de combat du porc-épic : la méthode consiste à chercher des noises (baisse des APL, loi travail, état d’urgence), puis à se cacher dans un abri bien protégé en attendant que ses adversaires se blessent tout seuls. Dans le cas des sapiens, un corps spécifique a pour mission d’aider l’ennemi à s’estropier un maximum : les « CRS », de grands gorilles brutaux qui aiment jouer avec des bâtons et des balles. Qui s’y frotte s’y pique.

La méthode « complexe » du grand manitou hexagonal et de ses apôtres va même plus loin. Et dans l’autre face de sa stratégie — rendons à César ce qui est à César — il n’y a que du 100% humain. C’est qu’il faut être drôlement fripon pour penser à une telle fourberie ! S’inspirer d’une des pires crapules de l’espèce humaine : Margaret Thatcher, pour créer de l’emploi, il fallait y penser !

La ruse est finaude. A l’instar de la vieille primate anglo-saxonne, il s’agit, sous couvert de « pragmatisme » de vêtir son plus beau costume d’apprenti sorcier :

Economics are the methods, the object is to change the soul.

(L’économie est la méthode, l’objectif c’est de changer l’âme.)

Comme l’indique en s’en réjouissant un adepte de magie noire issu de la gazette the Economist, le chef de meute français est en train d’essayer de « transformer la psychologie » de ses sujets. Des vieux primates à moitié myopes comme Jean-Claude Mailly (tête pensante des extrémistes dits de « Force ouvrière ») se sont bien faits ensorceler par les sortilèges de la « team Macron ». Magique ! Par la ruse, on peut prendre un lion ; par la force, pas même un grillon.

A l’instar de la grue qui à l’avant, donne le cap à ses congénères, Macron tente de guider son troupeau tout droit dans le fabuleux monde de l’entreprise. Mais les Français sont trop extrêmes, cyniques et fainéants. C’est pour cela, qu’il lui faut entreprendre avant tout une véritable transformation chamanique à coups de baguette magique. L’idée étant d’exorciser la tendance que trop de sapiens ont développé historiquement : une soif « d’émancipation » voire même des prétentions au loisir ou à la détente…

Fainéant en chef : Guy Debord !

Face à ces parasites qui, tel le coucou, s’incrustent dans le nid des humbles travailleurs avec leur RSA et leurs autres aides sociales diverses et variés, il faut user d’incantations dangereuses. Heureusement, Macron ne manque pas de magiciens, experts en sciences occultes qui inventent jour après jour de nouvelles formules : « croissance », « compétitivité », « dette », ou même « commerce équitable » !

Les sapiens se sont fait avoir tels des chiens ayant perdu l’odorat avec toutes les ordonnances « travail ». Le gouvernement usant cette fois-ci de la technique dite « du coléoptère bombardier » qui consiste à pulvériser un nuage toxique aveuglant et asphyxiant sur sa cible pour l’empêcher d’agir. C’est que loin d’être simplifié, le code du travail a été largement complexifié par de nombreuses dispositions dites « supplétives » (cachées avec brio dans les astérisques). Elles permettront par exemple de « fluidifier » le licenciement des lanceurs d’alerte ou des femmes en retour de congé maternité. Les coléoptères peuvent être jaloux !

Le coléoptère bombardier moins efficace mais tout de même plus élégant qu’Edouard Philippe.

Avec tout ça, soyons en certains, ce n’est plus qu’une question de temps avant le triomphe final du monde de l’entreprise. Les sapiens décadents seront enfin éliminés par la grande compétition économique. La « Start-up nation » pourra compter sur tous les hominidés métamorphosés en experts d’eux-mêmes, employeurs d’eux-mêmes, inventeurs d’eux-mêmes, entrepreneurs d’eux-mêmes. Plus de salariat et chacun pour soi ! Tout sera en ordre dans la bergerie !

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Notes   [ + ]

1. Méthode sociologique ou anthropologique consistant à adopter les pratiques des gens sur qui on enquête.