Hebdromadaire #2 – Technologie, magie et déontologie : la supériorité humaine à la loupe

Grozeille héberge pour la deuxième fois la chronique de l’actualité humaine française par Dromadaire, un ethnozoologue camélidé.


Chers lecteurs animaux, végétaux ou humains,

Il faut m’excuser pour mon retard de cette semaine ! Comme vous le savez, mon pied large et élastique est adapté à la marche sur des sols sableux, par conséquent, je peine à écrire vite et à répondre à tous vos « e-mails ». D’autant que cette semaine, j’ai dû mener des enquêtes poussées sur quelques spécificités des homo sapiens. En voici les premiers éléments.

Le point de départ et fil directeur de la plupart de mes enquêtes consiste pour l’instant à investiguer la supériorité que revendiquent les êtres humains. Selon une coutume humaine bien ancrée, il me fallait donc commencer par ce vieux bipède du nom d’Aristote. C’est dans un lamentable opuscule de zoologie, intitulé Les parties des animaux, que la bête soutenait :

Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains.

Curieusement, tout le monde l’a cru, animaux compris. C’est que nous en étions encore aux prémices de la science ethnozoologique, qui ne consistait à l’époque qu’en de vagues théories suprématistes. Aujourd’hui il est clair pour tout animal honnête que tous les êtres vivants savent évoluer, souvent intelligemment. Curieusement, cela laisse toujours les êtres humains stupéfaits : « Quoi? Dromadaire évolue ! »

Cependant le sentiment de leur supériorité reste solidement ancré chez les homo sapiens. Entre autres, il se trouve que l’humaine race s’enorgueillit de sa capacité à produire des outils et des machines, qui viendraient servir d’extensions très utiles à leurs fameuses « mains » louées par Aristote. Faisant fi des bâtons sophistiqués des chimpanzés, des nids douillets des oiseaux, ou des immenses barrages des castors, les humains prétendent (avec la mauvaise foi qu’on leur connaît) être les seuls à maîtriser la « technologie ».

Mais ces primates orgueilleux ne se contentent pas d’une supposée supériorité « technologique », ils affirment également que les plus « hautes » de ces technologies forment un monde supérieur auquel eux seuls auraient accès. Ils appellent ce monde supérieur « monde digital », ou « monde virtuel » par opposition au monde réel. Bien que ma maitrise de l’ordinateur soit encore un contre-exemple vivant à l’existence de ce privilège humain, j’ai voulu aller plus avant dans la connaissance de ce « monde virtuel ».

Après avoir peigné ma bosse, je suis donc parti dans le monde physique à la recherche de portes d’entrées vers le soi-disant monde virtuel. En bon ethnozoologue, j’ai filé queue déployée dans les rues de « Paris », l’amas d’habitations le plus important de ce morceau de terre appelé France, pour en apprendre davantage. Par chance, je suis vite tombé narine à narine avec deux spécimens hominidés réunis dans une optique de reproduction qui me semblaient parfaits pour mon étude.

Le museau sur leur « téléphone intelligent », ils laissaient derrière eux trois mille années de civilisation de basse cour, de pépiements et de grommellement pour se plonger dans l’univers rafraîchissant de la communauté « virtuelle ». Quel sacrifice : se priver des joies de la discussion, des regards complices, des échanges de sourires, bref la vie quoi ! Ce devait être quelque chose, ce monde parallèle, pour abandonner tout ça ! Il fallait vite tirer tout ça au clair.

Je pris alors mon courage à quatre pattes pour aller leur parler. Des hominidés sympathiques sous tous rapports et très peu à cheval sur les différences interespèces, c’était ma chance ! Le « couple » me présenta sur leurs écrans un catalogue d’ « applications » diverses et variées. Chaque « application » est comme une portée d’entrée vers une possibilité, un service, ou un monde « virtuels ».

Je n’ai eu le temps d’en tester que trois. La première, très intrigante, s’intitulait « Urban Massage », et proposait de choisir « virtuellement » un masseur ou une masseuse de l’apparence souhaitée, pour échanger physiquement un massage contre une grande quantité de billets imprimés. Je dois avouer que je ne vois pas bien l’utilité d’une telle « application » lorsqu’un des deux hominidés avec qui j’étais aurait très bien pu faire un massage gratuitement à l’autre, sans recourir à un tiers. Quant à moi, j’ai mon chamelier que j’appelle au besoin, et que je remercie à grand renfort de léchouilles !

Une autre application sortait du lot, car elle semblait tout juste pensée pour un dromadaire. En effet, des humains certainement engagés dans la cause animale ont inventé « One Clap« , qui permet aux animaux d’imiter l’homo sapiens à leur guise en reproduisant le bruit particulièrement désagréable qu’ils émettent quand ils sont contents. Cependant, si les créateurs de cette appli étaient sans doute bien intentionnés en voulant étendre cette capacité au-delà des bipèdes polyvalents, il faut avouer que c’était un peu condescendant ou inutile, car nous aussi nous avons nos façons d’exprimer notre joie, par exemple en remuant la queue ou en hénissant.

Enfin, j’ai choisi pour revenir chez moi une « application » touristique, « Busity » qui permet de visiter la ville à travers son écran. Bizarre tout de même, de devoir passer dans le monde virtuel pour visiter le monde réel. En fait, de ce trajet je n’ai pas retenu grand chose à part des points qui bougent sur des cartes « virtuelles » et quelques liens Wikipédia que je n’avais pas le temps de lire. Ce qui a gêné mon « exploration », c’est surtout les milliers de notifications que recevait le « téléphone intelligent » des hominidés à qui je l’avais emprunté.

Après avoir restitué le « téléphone intelligent » à mes collaborateurs sapiens, je me suis dit que franchement, des millénaires de civilisation pour arriver là, c’est pas terrible. En fait, il n’y a rien ici de fantastiquement supérieur chez l’homo sapiens. Mais comme disait mon maître : un camélidé prudent en vaut deux. Peut-être n’avais-je pas encore démêlé toutes les subtilités de la « technologie » ? Et si les hominidés me tournaient en bourrique depuis le début ?

J’ai donc voulu me pencher sur d’autres aspects de ce fameux « monde virtuel » du haut duquel ces primates nous regardent dédaigneusement. Il semblerait en effet que sur une lointaine île volcanique, séparée mais malgré tout appelée « île de la Réunion », des homo sapiens aient fait appel à des forces occultes, venues d’un monde supérieur, pour saboter le choix d’un nouveau chef :

Législatives : des « actes de sorcellerie » constatés devant des bureaux de vote de La Réunion

L’acte est considéré comme de « la sorcellerie ». Repérée par le site info.re, l’histoire de plusieurs bureaux de la ville de Saint-Louis, à la Réunion, sort de l’ordinaire. Dimanche 11 juin, « quand les employés municipaux sont arrivés devant trois bureaux de vote à 6h30, ils ont trouvé des feuilles de banane avec du safran, des morceaux de citron jaune, des racines de curcuma et, surtout, les photos d’un candidat aux législatives et de son directeur de campagne », explique à franceinfo Laurent Pirotte, journaliste à Réunion 1ère.

Malheureusement pour mon enquête sur l’effectivité des puissances virtuelles invoquées par les hommes, mon confrère homo journalisticus ne précise pas si cette stratégie a fonctionné pour maudire le nouveau chef.

Ce qui prouve que le recours à des forces virtuelles ou « magiques » (la magie serait un super pouvoir humain, au même titre que la technologie ou la parole) est courant chez les humains, c’est que même le chef de meute français, le « présidentiel » Emmanuel Macron, a choisi d’investir dans un rituel chamanique contre Donald Trump, le chef américain :

Il faut vous avouer que je reste un peu perplexe devant ces méthodes relativement inefficaces (feuilles de bananier comme illuminations verdoyantes), mais on ne peut pas en vouloir aux humains d’être plus crédules que les animaux éduqués comme moi. C’est que parfois, disons une fois sur cent, la magie opère vraiment et produit les effets attendus.

Dans les terres du soleil levant, un hominidé a par exemple empoché magiquement une masse assez spectaculaire de billets imprimés, au cours d’un jeu appelé « spéculation ». Un grand chef chinois du « monde de l’entreprise » (que je devrais aussi explorer un jour), le chef de l’entreprise Alibaba, a déclaré une formule magique qui disait, je crois, « Nos ventes augmenteront de 30-40% l’année prochaine ». Nombreux sont ceux qui ont cru à ses dons de divinations et ont acheté ses « actions » (sorte de bouts de papier qui s’échangent en regardant des courbes, et qui sont censés rapporter d’autres bouts de papiers). Résultat : plus de trois milliards de feuilles vertes gagnées en une nuit pour le chef d’Alibaba. Bien que je ne connaisse pas bien toutes les vicissitudes de « l’économie » humaine, ma petite griffe me dit que cet amas de feuilles vertes est considérable pour le commun des homo sapiens, surtout pour quelqu’un qui s’est contenté de dire une formule magique.

Une image trouvée sur Internet, qui fait sans doute référence à une vieille légende humaine

J’ai été témoin la semaine dernière d’un autre tour de magie assez réussi : un dédoublement de la personnalité. Un certain « Bayrou », récemment promu Garde des sots, s’est permis d’appeler des journalistes pour leur demander d’arrêter les enquêtes qu’ils menaient sur la déontologie de son troupeau. Averti que sa prise de position pourrait être, tout de même, un peu partiale, le primate Bayrou s’est justifié en disant que celui qui appelait les journalistes n’était pas le « Ministre de la Justice » (une personne importante chez les humains, qui doit assurer l’impartialité) mais le « citoyen Bayrou ». Par ce très étanche dédoublement magique, tout rentrait dans l’ordre, et les possibles conflits d’intérêts étaient liquidés.

Bien sûr, ces quelques faits de magie efficaces ne suffisent nullement pour attester de la supériorité humaine sur les autres espèces. De plus, la question de leur supériorité est compliquée par le fait que les humains jouent entre eux au jeu un peu idiot de l’épidermisme, qui consiste à se classer du plus au moins supérieur selon les différentes colorations que peut prendre leur épiderme. Pour ma part, j’ai remarqué que la couleur de l’épiderme ne semble pas avoir d’incidence sur leur « capacité intellectuelle » ni sur leur « morale ». Autant la différenciation entre les types de fourmis est de mise, autant l’homo sapiens peut être pris comme un bloc. Les fourmis rouges et noires mènent parfois une guerre sans merci pour le contrôle d’un bout de territoire. C’est que ces deux espèces pourtant très proches ne peuvent cohabiter, se reproduire et partager la fraicheur d’une fourmilière.

Ce qui est sidérant, c’est que les hominidés, alors qu’ils cohabitent très gentiment dans d’autres cas, se prennent parfois pour les fourmis les plus hargneuses. Ils s’imaginent que la couleur de leur peau les rend supérieurs. Pour cette raison ils rejettent de leur hommilière tout être humain d’une autre couleur. Les humains blancs sont particulièrement vindicatifs puisqu’ils ont par le passé été les premiers à inventer des gros radeaux et des bouts de bois qui tuent pour coloniser toute la terre. Bien que cela soit une époque révolue, les remarques « humoristiques » du chef de France témoignent des relents d’épidermisme de certains bipèdes blancs hauts placés. Lors d’un déplacement dans le Morbihan, ledit Emmanuel Macron a noté avec finesse :

« Le kwassa kwassa pêche peu ! Il amène du Comorien ».

Des kwassa kwassa

La blague était apparemment assez inconvenante par rapport aux valeurs morales de l’Occident humain, au point que même certains bouts de papier partisans du Grand Chef ont dénoncé avec embarras sa maladresse :

Les migrants, qui partent notamment de l’île comorienne d’Anjouan, empruntent ces embarcations de fortune, les « kwassa-kwassa », pour rallier les côtes de Mayotte illégalement, souvent au péril de leur vie.  Ces traversées ont causé « entre 7.000 et 10.000 morts depuis 1995 », selon un rapport du Sénat français de 2012. Pour le chef de la diplomatie comorienne, « il y a un contexte douloureux lié aux kwassa-kwassa que Macron ne peut ignorer ».

Témoin de la forte propension à la chicanerie des êtres humains, on notera que la polémique porte surtout sur le mot « du » :

« L’emploi du mot ‘du’ est méprisant, nous sommes choqués, on attend une mise au point sérieuse de l’Elysée », a ajouté le ministre. « J’ai convoqué l’ambassadeur de France pour lui faire part de notre indignation« .

Pour expliquer un peu le contexte, il faut comprendre que contrairement aux oies sauvages, les Comoriens rechignent pour la plupart à quitter leur terre, et le font par nécessité. Mais leur itinéraire de migration n’en est pas moins aussi dangereux que celui des grands oiseaux nomades. De même que le périple des oies sauvages est semé d’éoliennes et de sacs plastiques, celui des migrants humains vers les terres d’abondance est soumis aux aléas naturels et au double jeu des hommes blancs. En effet, j’ai mené mon enquête, et il s’est trouvé que la traversée des océans était proportionnellement plus difficile à mesure que l’épiderme se fonçait. Si les hommes blancs attirent les autres humains en vantant sans cesse leur délicieuse nourriture, leurs flots de billets imprimés et leurs magnifiques machines technologiques, il semble que ça ne les dérange pas de laisser des milliers de sapiens coloris mourir à leurs frontières.

La complexité humaine me laisse de nouveau perplexe. C’est que l’anti-épidermisme était un des arguments de vente principal du chef de meute français, lorsqu’un grand jeu-concours national avait été lancé pour renouveler le « président de la république de France »… Le « front républicain » dont je vous avais parlé la semaine dernière a bonne bosse.

Au rayon des supercheries, on peut ajouter que la communauté « médiatique » s’est délectée ces dernières semaines des nombreux scandales qui ont touché les amis de leur protégé. Elle imitait en cela la tactique de la mante religieuse chez qui la femelle dévore son mari après que celui-ci lui a servi de géniteur. A écouter ces observateurs humains sans vergogne, il serait plus difficile de trouver de l’honnêteté dans la classe politique qu’une chamelle dans une caravane. Les partisans du chef Macron au concours pour le parlement des humains français semblent particulièrement friands de tous ces « abus de biens sociaux », « optimisation fiscale » et autres « détournements de fond », qui si j’ai bien compris, consistent à engranger des billets imprimés sur le dos de ceux qui « bossent », parmi lesquels je me range bien sûr.

Pour préserver le chef de meute français et ses partisans de toute tentative d’obstruction à leurs activités lucratives, l’Etat français (sorte de consortium d’esclaves plus ou moins compétents soumis à la volonté du chef du moment) a entrepris de distribuer des « interdictions de manifester ». Heureusement pour moi qui ne suis guère au fait de telles pratiques, le « journal » Le Monde explique dans deux articles la fonction de ces feuilles de papier chez les homo sapiens.

Le premier article fait un petit historique des interdictions de manifester dont l’usage s’est largement répandu en terres françaises ces dernières années, en dépit du fait que de telles interdictions ne sont légales que si elles sont légitimées par des dangers importants. Or dans son rapport, une organisation de défense des homo sapiens contre eux-mêmes, Amnesty International, souligne que « les représentants du ministère de l’intérieur et de la Préfecture de police de Paris interrogés ont été dans l’incapacité de fournir une évaluation de l’efficacité de ces mesures en termes de maintien de l’ordre ». Toujours et encore les humains croient pouvoir résoudre leurs problèmes avec des tours de magie ou des bouts de papier, au mépris de toute efficacité !

Plus drôle encore, le second article annonce qu’un groupement de vieillards très experts en citations de phrases numérotées, le « Conseil constitutionnel », a censuré les interdictions de manifester, jugeant que le procédé était « flou et ne proposait pas assez de garanties ». Hélas, selon mes indicateurs, les interdictions déjà existantes n’ont pas encore été levées et la prolongation de « l’état d’urgence » permet à des dérogations du même type de se reproduire. Encore une fois, on se demande bien à quoi sert tout ce barouf autour du texte sacré (la Constitution) et de ses protecteurs organisés en « Conseil », si c’est pour ignorer complètement leur oracle.

Si c’est dans la technologie, la magie, les institutions ou des bouts de papier qu’est censée résider la supériorité humaine sur les autres espèces, alors on est loin d’en avoir trouvé des preuves irréfutables. A cela, il faut ajouter que la cause animale est loin de progresser chez les homo sapiens. Pourtant, comme le disait Gandhi, un sapiens coloris reconnu unanimement pour sa sagesse : « On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux ».

Or, un journal insulaire, le Guardian, rapporte qu’un groupe de riches actionnaires d’un zoo chinois, particulièrement énervés par le succès mitigé de l’entreprise, se sont vengés en jetant un âne dans la fosse des tigres. Persuadés qu’ils étaient victimes d’un complot, ils auraient déclaré : « puisque nous ne pouvons pas en tirer de bénéfices, on s’est dit pourquoi ne pas donner les animaux aux tigres, au moins on économisera sur la nourriture ». Non contents de faire se retourner Gandhi dans sa tombe, ces vils hominidés poussent en plus les animaux les uns contre les autres, au lieu de les aider à s’unir pour défendre leurs droits.

Je vous laisse sur cette image consternante, qui a bien refroidi les a priori positifs que je pouvais avoir vis-à-vis des êtres humains. A la semaine prochaine.

Pour m’écrire : dromadaire@protonmail.com