Cueillette des lecteurs #1

Depuis deux mois, des lectrices et des lecteurs nous ont envoyé des remarques, commentaires ou encouragements par mail. Ces messages nous ont tous intéressés. Puisque Grozeille entend participer à un mouvement tout autant pratique que théorique qui n’ait pas pour vocation « d’enseigner » mais d’ancrer et de partager des idées originales, il nous semble essentiel que vos messages puissent entrer plus en résonance avec les articles. C’est dans cette perspective que nous inaugurons cette rubrique « courrier des lecteurs » aujourd’hui.


Notre tonalité, le seum

Bonsoir à vous, je vous écris à propos de votre article intitulé « Notre tonalité, l’écoeurement« .

Vous évoquez, dans cet article, le mal de notre génération qui se traduirait par cet affect : l’écoeurement. Je suis en tout point d’accord avec tout le développement de l’article. En revanche, je ne suis pas d’accord avec le terme désignant l’affect en question. J’aurai préféré celui de « seum ». Ne riez pas, je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

Il faut parler de « nous », dites-vous, un « nous » qui serait générationnel. Et vous indiquez par ailleurs que ce « nous » est justement problématique. En parlant de seum et non d’écoeurement, ce « nous » tant attendu se définirait enfin de lui-même.

Le terme « écoeurement » est bien trop plat, trop désincarné : n’importe quel individu de sept à soixante-dix-sept ans comprend ce terme, plus ou moins vaguement, mais il le comprend. Ou plutôt, ce terme se trouve dans l’horizon de compréhension de tout un chacun.

En revanche, le terme « seum » est proprement générationnel. En d’autres termes, son emploi est propre à une génération précise, la nôtre (voilà pour le « nous »). Il ne figure pas dans l’horizon de compréhension de nos grands-parents, ni dans celui de nos parents (en cela il est « révolutionnaire »).

Compréhension et affect sont intimement liés, « co-originaires », en bon(s) heideggérien(s) vous le savez ; or, si vous désignez notre affect par un terme qui peut être compris par tous, qui peut faire sens pour tous, ce n’est plus notre affect propre que vous exprimez, c’est un affect médiocre, moyen. On ne peut pas se vouloir révolutionnaire et rester dans un domaine de compréhension moyen, accessible à tous.

En employant le terme « seum », nous approchons donc avec bien plus de rigueur à ce que nous désirons toucher : un « nous » précis se forme, soit la jeunesse qui emploie ce terme car c’est par lui qu’elle exprime son affect, et un « nous » révolutionnaire qui plus est car ce terme même de seum, marginal et déprécié de par son origine, ne figure pas dans l’horizon de compréhension de « ceux » (« ceux » désignant les générations précédentes tout aussi bien que les jeunes gens d’aujourd’hui qui ne sont pas « écoeurés » pour reprendre votre terme) qui ne partagent pas notre affect.

En fait, ce que je vous reproche est le fait que vous exprimez une tonalité « pré-révolutionnaire » en un terme « conservateur » de par le consensus qu’il exprime nécessairement.

Comme je le commentais par ailleurs sous votre publication Facebook, j’aimerai résumer mon propos par une analogie : le seum est à l’écoeurement ce que, chez Baudelaire, le spleen est la mélancolie. Il désigne avec plus de précision un affect, et en cela rend justice à la singularité de cet affect, à son appartenance à une situation historique unique. Le terme écoeurement n’a aucune force subversive, il appartient à la langue française, à la langue académique. Le terme de seum ne fait qu’émerger. Sa diffusion progressive dans la langue n’est pas un hasard : il exprime bien quelque chose propre à la jeunesse, et il nous vient de ceux qui ont le plus de raison d’être écoeurés. Soyons révolutionnaires, soyons concrets. Usons du terme qui désigne authentiquement notre affect, en ce début de XXIème siècle.

Mon propos est très brouillon, je le conçois tout à fait, et je m’en excuse. Je l’ai écrit à vif, en bon seumeux.


Développement durable et normes ISO

Dans l’article, « Notre tonalité l’écoeurement« , nous écrivions sur le développement durable :

Le développement durable espère justement une époque assez solide pour pouvoir durer tout en constatant que la nôtre vacille au bord du précipice. C’est en quelque sorte une version profane du mythe de la vie éternelle. Le développement durable entretient l’espoir imaginaire que l’immortalité est atteignable au prix d’une purge radicale de nos péchés (= de notre humanité honnie). Le problème est qu’il suit ainsi la même logique que le capitalisme, rêvant tous deux d’une gestion optimale des stocks terrestres, seule la nature de l’optimum diverge. De nombreux exemples montrent que le capitalisme n’a d’ailleurs aucun mal à se peindre en vert écolo. Une écologie conséquente ne devrait-elle pas reconnaître à l’inverse la valeur intrinsèque de l’environnement plutôt que ramener la question écologique a une gestion de stocks disponibles et exploitables pour l’homme ?

Par rapport à la note ci-dessus, une lectrice nous envoie ce message accompagné d’une œuvre d’art que nous vous invitons à découvrir :

Vous ne croyez pas si bien dire en parlant de vie éternelle à propos de développement durable qui n’est rien d’autre que du libéralisme avancé recyclant le temps de la parousie, soit le paradis annoncé (voir la roue de Deming : Plan Do Check Act : catéchisme de base en entreprise, comme temps éternel, symbolisant avant tout l’éternelle plus-value).

C’est ainsi que le développement durable se vend depuis le début, et depuis le début comme manière de faire faire des couilles en or aux entreprises.

Phrases de merde, je vous livre de quoi en dire plus avec tout l’art d’une poésie dévoyée.

L’œuvre d’art en question sur ce lien : Autodictat/iciel.


Des aphorismes estivaux

Un lecteur nous envoie ces quelques aphorismes pour que nous vous les offrions. 

Aphorismes.

Une incertitude pragmatique.

 

Un coeur raisonne beaucoup trop.

 

Le manque de sommeil reste encore la façon la plus simple d’endormir sa conscience.

 

La confiance, anagramme de plusieurs mots, est annihilée par la trahison, condensé de plusieurs maux.

 

La société survit par un manque d’émotion, elle encourage sournoisement un pragmastisme écoeuré.

 

Je n’aurai jamais imaginé qu’un soupir – hachuré, entrecoupé, trompeur – puisse éteindre mon énergie.

 

Réalité subjective mais verité objective. D’un même élément physique, la perception de chacun en fera un substant propre à son monde. La verité, elle, est commune, inébranlable.

 

Les larmes, ce pont fragile entre le coeur et l’esprit.

 

L’univers entier réside dans l’état qui survient entre l’éveil et le sommeil.

 

Le désespoir survient sans crier gare. Il s’accroche à l’être, en fait son ami, son confident.

 

L’amour, cette drogue versatile qui offre un moment d’extase, une descente douloureuse, un manque cruel.

 

D’un rire nerveux au regard fuyant, le mensonge éhonté semble toujours faire rougir.

 

AB

 


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